Besnik Mustafaj – Petite saga carcérale
Publié : 29/10/2025 Classé dans : 1990s, Albanie | Tags: Besnik Mustafaj Poster un commentaireAvec cette Petite saga carcérale, je continue mon exploration non seulement de la littérature albanaise traduite en français, mais aussi des ressources des bibliothèques hongroises en ce domaine, les secondes étant plus restreintes que la première mais tout de même pleines de découvertes parfois inattendues. Contrairement à ce titre-ci, ou à celui-là, Petite saga carcérale, de Besnik Mustafaj, est – comme son Le tambour de papier – accessible dans une traduction française d’Elizabeth Chabuel, parue chez Actes Sud il y a juste un peu plus de trente ans,.

Comme Le tambour de papier, cette Petite saga carcérale est un livre composite, mais qui dans le cas du premier titre prend plutôt la forme d’un recueil d’histoires connectées horizontalement (différents pans de la société albanaise, après-guerre) et, dans le cas du second, plutôt d’un ensemble construit autour d’un univers vertical : c’est toujours la société albanaise, mais les trois « livres » (chacun très court) qui le composent évoquent trois générations de deux familles liées entre elles.
Lire la suite »Vingt-quatre heures dans Budapest, ou : sur les traces de Krasznahorkai
Publié : 14/10/2025 Classé dans : Budapest, En visite, Hongrie, Nobel, Prix littéraire | Tags: Krasznahorkai 26 CommentairesJe lève tout de suite le suspense : je n’ai pas trouvé Krasznahorkai. Je ne l’ai pas non plus cherché. Il n’était de toute façon pas à Budapest quand, jeudi après-midi, je suis partie à sa recherche, quelques heures après avoir entendu les deux mots qui ont enchanté une partie de la Hongrie.

Vers 13h03 ce jour-là, je m’attendais presque à ce que les bruits habituels de la ville soient modifiés par l’irruption d’un feu d’artifice, ou le passage de l’armée de l’air, ou des cris de joie ou, que sais-je encore, un grincement plus fièrement littéraire des trams du quartier. Après tout, on a rarement en Hongrie l’occasion de se réjouir collectivement. Evidemment, le vent a continué à souffler dans la même direction qu’avant l’annonce, les chiens à aboyer avec la même conviction profonde de leur bon droit, les passants à avoir les mêmes sujets de conversation téléphonique, les enfants à sortir de l’école toute proche avec le même enthousiasme etc, alors je suis sortie voir en ville, me disant que j’assisterai peut-être au moins à une ruée vers les librairies, que je verrai s’y former des files d’attente plus longue que celles du New York Café le week-end. Le rêve !

Mon point de départ n’est pas un quartier particulièrement bien équipé en libraires. Il y a bien une librairie médicale, et une courageuse librairie jeunesse, mais je doute que l’actualité leur cause d’être prises d’assaut. Mettant prudemment le nez dehors – on ne sait jamais, quelqu’un aura peut-être retrouvé un pétard oublié lors de la dernière fête nationale – , je prends le chemin du centre-ville. Sur Rákóczi út, trois librairies se partagent l’espace entre les rues Kazinczy et Síp. Sur Üllői út, en m’approchant du centre, je contourne le premier groupe de touristes français, un quatuor qui semble avoir des difficultés à coordonner leur interprétation de google maps. Deux groupes de Français plus tard, j’approche du but. Heureux touristes, qui ne se doutent pas encore qu’après avoir maitrisé la prononciation correcte du gulyás, du kürtőskalács ou encore du csirkepaprikás (mon plat préféré des trois (si fait maison)) il leur faudra maitriser celle des cinq syllabes traitresses de cet auteur désormais incontournable, ni ne savent qu’ils auront – s’ils souhaitent être pris sérieusement à leur retour – bientôt à affronter l’épineuse question du choix du livre à ramener chez eux (Le dernier loup ? Ce sera le plus facile à faire entrer dans leur bagage cabine).
Me voilà donc arrivée à la première des trois librairies, et déjà je vois que je me suis pressée pour rien : il n’y a pas de file d’attente sur Rákóczi út, cependant il est à peine 16h et déjà six titres sont en devanture, deux en anglais (dont Le dernier loup ! Ils ont du flair) et quatre en hongrois. En y regardant de près, on peut tout juste voir qu’un sticker transparent a été ajouté aux quatre couvertures – ce sera la seule manifestation d’une noble joie littéraire de la part de cette librairie aujourd’hui –, sticker que je déchiffre pour vous : irodalmi = littéraire, díj = prix, et les deux autres sont « Nobel » et « 2025 » ce qui fait logiquement mais pas littéralement (comme nous le rappelle Joëlle Dufeuilly, sans qui Krasznahorkai n’existerait pas en français sous sa forme présente, le hongrois « est une langue logique ») que le sticker signifie prix Nobel de littérature 2025. Les plus attentifs remarqueront une similarité entre la couverture bleue de Sátántangó et celles orangées de deux autres livres de la vitrine – Vera, de Krisztián Grecsó, et A kígyó árnyéka, de Zsuzsa Rakovszky – et peut-être aussi que chacun des trois comporte un petit « 70 » surmonté d’un double accent aigu : c’est qu’ils font partie de la nouvelle collection des« basiques » de l’éditeur Magvető, qui fête cette année ses 70 ans. Joli cadeau d’anniversaire, n’est-ce pas ?



A l’intérieur, près de l’entrée, un bout de table a été dégagé pour y déposer, cernés par les autres suggestions du moment, les Krasznahorkai en stock, adossés à une pile de quatre Szabó T. Anna, poétesse très reconnue mais ici autrice d’un recueil de nouvelles tout récemment paru (incidemment, elle est aussi l’épouse de György Dragomán). Ces Krasznahorkai représentent peut-être tout ce qu’il y avait en stock ce jour-là : sur l’étagère dédiée aux éditions Magvető (qui font, comme la librairie Líra où je me trouve, partie du groupe Líra Könyv), l’espace entre le Ko de Kováts Judit et le Kr de Krusovszky Dénes a été complètement vidé – le lendemain, l’espace aura été meublé par un A3 jaune orné d’une photo de l’auteur (une de celles qui lui donnent un air plus bonhomme que ténébreux), qui me suggérera de me rapporter à la table de l’entrée, entre-temps entièrement dédiée à l’univers krasznahorkaien. C’est là, autour de cette table, que, le lendemain, j’entends pour la première fois le mot – magique ou maudit, selon le point de vue – elfogyott, épuisé. Des Krasznahorkai, il en reste quand même beaucoup sur la table, peut-être un peu trop d’ailleurs pour cette retraitée qui tourne autour des piles, ouvre un livre et le repose, en essaie un autre avant de revenir au premier, et ainsi de suite pendant quelques bonnes minutes, elle hésite, elle hésite mais ne lui vient pas à l’esprit de demander conseil, et ceux du site du prix Nobel, publiés seulement samedi et seulement en anglais, ne lui seront d’aucun secours (dans l’ordre : Tango de Satan, La mélancolie de la résistance, Seiobo est descendue sur terre, et Herscht 07769 – visiblement le comité Nobel privilégie les qualités littéraires aux considérations pratiques type poids des bagages cabine des touristes budapestois). Finalement, cette dame repart les mains vides, et je compatis car moi aussi je trouve assez déroutant de ne pas trouver de résumé du livre là où il devrait être, c’est-à-dire en quatrième de couverture, ni même de petite phrase rassurante d’un auteur connu, « maitre hongrois contemporain de l’apocalypse », ou quelque chose du genre, mais de me heurter à la place à un extrait du texte ou, pire, à rien d’autre qu’à la prolongation de l’illustration de couverture.
Mais j’anticipe. Je reviens donc à ce jeudi après-midi, le magasin est quasiment vide, une petite musique – piano solo, ambiance Bach – donne envie d’y rester plus longtemps, mais il est temps de passer à celui d’à-côté, Bookline. Là, il y a bien un Krasznahorkai en vitrine, avec la petite étiquette pour signaler qu’un exemplaire de Sátántangó, comme du Vera de Grecsó, vous coûtera 4990Ft soit 12,8EUR environ. A l’intérieur, trois minces volumes se serrent sur un bout d’étagère de la section littérature hongroise, et un autre paquet essaie de ne pas tomber du bord d’une autre. C’est tout. A vrai dire, c’est tout comme s’ils n’avaient pas encore entendu la nouvelle (le lendemain, il n’y aura aucune indication ni du Nobel ni de ses livres nulle part dans la boutique). En sortant, je jette un coup d’œil à la sikerlista (siker = succès) du moment, sans nul doute plus révélatrice des goûts des lecteurs (c’est-à-dire lectrices) hongrois(es), entre Ken Follett et « La librairie du cinnamon roll » de Laurie Gilmore (« suite du phénomène Tiktok », d’après le site de la Fnac). Je me rends déjà compte que cette description d’une promenade en librairies, en plus d’être inutile, va finir par être trop longue mais je ne peux pas ici ne pas mentionner que dans ce top 7 il y a deux livres traduits du français : en 4e place, le « Colette » de Valérie Perrin est une traduction de son Tata tandis que, en honorable 7e place, c’est le Tout le bleu du ciel de Mélissa da Costa qui se cache derrière le titre Az ég minden kékje.

Deux portes plus loin, chez Libri, on trouve à peu près la même sikerlista, et les libraires ont un temps d’avance sur leurs collègues de Bookline : tous leurs Krasznahorkai ont été rassemblés sur un présentoir assez biscornu, mais c’est pour le moment leur seule concession à l’actualité. A la caisse, la vendeuse est tout amusée quand je lui demande si on lui a acheté des Krasznahorkai cet après-midi : quelques-uns, oui, surtout des exemplaires de Sátántangó, ce qui fait sens puisque cette nouvelle édition anniversaire est sortie il y a tout juste un mois. Quand je repasse le lendemain, je vois que, défiant toutes mes attentes, la grande vitrine bien éclairée contient très exactement zéro références à un quelconque prix Nobel.
En sortant de Libri, il suffit de contourner la librairie, de tourner à droite et de remonter la rue Dohány sur quelques mètres pour arriver à Magvető Café; c’est bien pratique de ne pas avoir à traduire son nom comme je l’aurais fait si ça avait été un könyvesbolt, mais la devanture est décorée d’une citation de Márai qui, elle, demande à être traduite: « sans café il n’y a pas de littérature ! », d’autant qu’il faut préciser qu’il se réfère ici au café-lieu (kávéház) et laisse complètement à l’appréciation personnelle du consommateur le type de boisson préférable pour créer (ou consommer ?) de la littérature. La clientèle est plutôt jeune – on tapote sur son portable, on bulle, on papote un peu, c’est ici que j’avais rencontré Clara Royer lorsqu’elle était venue présenter son essai bibliographique sur le premier Nobel de littérature hongrois, Imre Kertész (lui aussi principalement édité par Magvető) – mais en fin de compte on lit peu malgré les livres disposés le long des murs et qui sont là pour être feuilletés, probablement parce qu’il n’y a que des livres hongrois alors qu’une bonne partie de la clientèle est étrangère. Ici et là, quelques Krasznahorkai aux couvertures abîmées, sur l’un des Háború és háború (saurez-vous deviner le titre français ?) un tout petit bateau en papier a été posé mais je ne peux pas dire s’il y a un lien de cause à effet entre ce livre-là et la présence du minuscule bateau en papier. Avant de reprendre ma route je prends une photo complètement gratuite de la production d’un auteur au nom pour le coup tout à fait imprononçable ; ont-ils jamais eu l’occasion d’échanger à propos de leurs H aspirés ou non ? Je n’en sais rien.



Une bonne heure a passé depuis que je suis partie mais tout cela n’est en fait qu’un prélude, un échauffement avant d’arriver à la librairie qui m’intéresse vraiment, Írók boltja, sur l’avenue Andrássy. Magvető Café et Írók boltja sont à deux coins opposés d’un quadrilatère dont les contours mais pas l’intérieur sont bien desservis par le tram, le bus et le métro mais on est tout aussi bien servi par ses pieds et je continue donc ma promenade, ce qui me permet aussi d’ajouter deux arrêts à mon itinéraire. Le premier est la sympathique librairie anglophone d’occasion (doublée d’un café), Massolit, où quatre Krasznahorkai se partagent un coin de table. Le vendeur, tout jeune et tout enthousiasmé par la grande nouvelle, me dit qu’ils n’ont pas eu besoin de réorganiser leur table puisque Krasznahorkai fait toujours partie du trio des auteurs hongrois les plus demandés (je cite les deux autres, puisqu’ils ne sont pas ceux auxquels on pense en premier en français : Magda Szabó et Antal Szerb). Là aussi, c’est Sátántangó qui l’emporte pour les ventes, même si ce n’est pas très représentatif puisqu’il n’est passé qu’un seul acheteur cet après-midi.

En sortant, je fais un crochet vers la rue Wesselényi, l’objectif n’est pas vraiment littéraire puisqu’il consiste juste à saluer la peinture murale représentant les deux derniers nobélisés hongrois (2023) : je ne vais pas prétendre que je comprends l’utilisation des découvertes de Ferenc Krausz (lauréat, avec deux Français, du prix Nobel de physique), cependant celles de Katalin Karikó nous parleront facilement puisqu’elle a été lauréate avec Drew Weissman du prix de médecine pour leur « découverte concernant les modifications des nucléosides qui ont permis le développement de vaccins ARN efficaces contre le COVID-19 ». A Budapest on aime bien recouvrir les murs aveugles des immeubles de peintures murales, d’ailleurs Zsuzsa Bánk les mentionne aussi dans son Mourir en été (Payot & Rivages, 2022) et c’est justement sur ce coin de bâtiment, à la place des visages souriants de Katalin Karikó et Ferenc Krausz, que se trouvait jusqu’à peu celle reproduisant la couverture du Time Magazine de janvier 1957 (« Man of the Year ») rendant hommage aux combattants de la révolution de 1956, qu’évoque Bánk à la fin de son beau récit d’exil et de deuil.

Dix minutes plus tard, me voilà enfin à Írók boltja, la « boutique des écrivains », la librairie des gens sérieux (à l’étage, un espace dédié aux livres en langues étrangères), dont les vitrines sont toujours si joliment présentées. Il me faut un peu de temps pour repérer le Krasznahorkai, un peu caché derrière le dernier János Háy et qui cache à son tour le dernier Ferenc Barnás. Logiquement, c’est le dernier Krasznahorkai qui est présenté là, Zsömle odavan (2024), titre que je ne vais pas m’aventurer à traduire mais dont ceux qui aiment les animaux autant que la littérature seront heureux d’apprendre qu’il se réfère au chien du personnage principal. Une fois passée la double porte, c’est un son plutôt que des objets que je remarque d’abord: le petit groupe de personnes un peu âgées assemblées près de la table discute ferme et c’est de Nádas qu’il s’agit, Péter Nádas, l’autre Hongrois, celui qui lui aussi était évoqué pour le Nobel – on y croyait vraiment, ici – mais qui, à pile 83 ans aujourd’hui, a certainement vu sa dernière chance lui passer sous le nez.

Il est presque 17h, les bureaux doivent commencer à se vider et je vois un homme entrer dans la librairie, marcher avec assurance vers le rayonnage K – visiblement, c’est un habitué, il n’est même pas perturbé par le fait que les K – Kra, habituellement presque inaccessibles tout en haut de l’étagère, sont maintenant tout en bas, au raz du sol –, attraper un exemplaire de ce Zsömle et se rendre directement à la caisse. Il rend ainsi un beau service à la dame plus âgée qui, n’ayant pas remarqué les deux autres présentoirs krasznahorkaisés bien plus faciles d’accès, était agenouillée depuis tout à l’heure devant les quelques titres sans savoir lequel choisir. Ni une ni deux, elle prend à son tour un Zsömle et se dirige vers la caisse, où la libraire me confirme ensuite à la fois que l’effet Nobel commence à se faire sentir, et que ce Zsömle est le titre qu’ils ont le plus vendu cet après-midi même si cela risque de changer bientôt puisque, dans un peu moins d’un mois, parait un nouveau Krasznahorkai. Celui-ci en a déjà présenté la couverture et le titre fin août, A magyar nemzet bisztonsága signifie « La sécurité de la nation hongroise », titre qui n’a pas manqué de réveiller le cynisme plus ou moins latent chez bon nombre de lecteurs qui font certainement erreur puisque le sous-titre nous invite à penser « chasse aux papillons » plutôt qu’autre chose (si vous vous intéressez davantage au style de Krasznahorkai qu’aux tourments politiques de la nation hongroise, vous pourrez constater par vous-même avec cet extrait que les quatre premières pages ne contiennent pas un seul point final).
En sortant d’Írók boltja, je traverse l’avenue sous les yeux figés d’un autre héros littéraire hongrois, Mór Jókai (plus proche de ses 201 que de ses 200 ans aujourd’hui), en gardant un œil sur l’éventuelle arrivée du bus qui m’amènera vers Bestsellers (librairie principalement mais pas uniquement anglophone : Krasznahorkai en quatre langues en vitrine) puis, après avoir traversé le Danube, à la librairie française Prélude. Ici, c’est la photo prise par l’un des principaux portraitistes littéraires hongrois, Gábor Valuska (si le nom vous parle mais vous ne savez pas pourquoi, c’est parce que vous vous souvenez remarquablement bien de La mélancolie de la résistance), qui illustre la table nouvellement dédiée au prix Nobel de littérature. Kinga, dont les yeux brillent lorsqu’elle parle des œuvres de Krasznahorkai (mais qui mentionne aussi spontanément, un peu attristée, l’occasion manquée pour Nádas), me dit qu’elle tend à conseiller son préféré, Seiobo est descendue sur terre, dont il reste justement des exemplaires tout comme de Guerre et guerre, favori d’une de ses anciennes collègues. Mais le meilleur service qu’elle me rend est de m’ouvrir le livre d’Yvette Goldberger-Jozelson (Deuil à rebours, du deuil à la littérature hongroise, en passant par la psychanalyse, Éditions Nouvelles du Champ lacanien, 2023) à la page où commence la retranscription de son échange avec Krasznahorkai, à la librairie Ombres blanches (Toulouse) en 2018, à l’occasion justement de la présentation de Seiobo qu’elle animait. J’y trouve une réflexion intelligente et nourrie – une vraie réflexion – sur certaines des préoccupations qu’elle identifie chez l’auteur, notamment un bel échange autour de la beauté et de la technique.

En sortant, je passe par la place Zsigmond Móricz pour rentrer chez moi, et adresse un petit sourire à la statue de cet écrivain lui aussi présent au catalogue des éditions Cambourakis. Il est mort en 1942, une douzaine d’années avant la naissance de Krasznahorkai, et n’a donc aucun moyen de savoir, le pauvre, qu’il est – selon un contributeur bien informé à la notice biographique Krasznahorkai sur Babelio – lié par les liens « d’une amitié très forte » avec le nouveau nobélisé, qu’il aurait rencontré « en 1983 » (il aurait aussi depuis lors « étend[u] son emprise littéraire à travers le monde entier », ce qui, à vrai dire, me semble une manière assez sinistre de présenter les choses). A mon avis, on s’approche davantage des faits historiques si l’on regarde du côté des récipiendaires du Móricz Zsigmond ösztöndíj parmi lesquels heureux boursiers se trouvait, pour l’année 1983, nul autre que le dernier des prix Nobel de littérature originaires d’Europe centrale, de l’Est ou des Balkans.
Ainsi s’achèvent mes déambulations à la recherche de Krasznahorkai et, il faut bien le dire, l’effervescence est bien plus palpable en ligne que dans la vraie vie. Mais il y a un épilogue : le lendemain soir, samedi, vers 21 heures, j’entends enfin ce qui ressemble au feu d’artifice tant espéré depuis jeudi. Je lis dimanche matin que la Hongrie, jouant au stade Puskás, l’a emporté 2-0 sur l’Arménie dans les éliminatoires pour la coupe du monde, la veille. Qui a dit qu’on a rarement en Hongrie l’occasion de se réjouir collectivement ?
* * *

Je remercie le comité Nobel et László Krasznahorkai de m’avoir donné l’occasion avec cette promenade de contribuer à l’initiative « Sous les pavés les pages » dédiée à la littérature des villes et organisée par Ingannmic et Athalie.
Quelques livres de septembre et d’octobre, et le regret du mois
Publié : 09/10/2025 Classé dans : Nouvelles publications, Prix de traduction, Prix littéraire 41 CommentairesPendant que je continue à chroniquer des livres parus il y a quarante ou 90 ans, les nouvelles parutions continuent d’affluer, et quand il s’agit de littérature en traduction en provenance d’Europe centrale, de l’Est et des Balkans, je ne peux (en général) que m’en réjouir. En voici dix pour octobre (dont trois d’autrices, et dont la moitié traduits du roumain), et deux oubliés en septembre.
Les deux de septembre sont traduits de l’estonien (un troisième était prévu, mais repoussé) ; il s’agit de :
- Neverland, d’Urmas Vadi (traduit par Françoise Sule) : « Quatre personnages principaux, quelque chose les oblige à se lever en pleine nuit. Tout le reste recule » (présentation complète sur le site des éditions d’en bas) ;
- Cœur d’ourse, de Nikolaï Baturin (traduit par Guillaume Gibert) : « Entre voyage intérieur et quête de soi, cette aventure sibérienne est une ode à la vie sauvage et un inoubliable portrait d’ermite » (présentation complète sur le site des éditions Paulsen).


Pour les publications de ce mois-ci, les trois autrices sont :
- Olga Tokarczuk, avec E.E., roman que son éditeur français présente comme « le roman qui a révélé Olga Tokarczuk » (en Pologne, il y a trente ans déjà). Quelques mots clés issus de la présentation complète sur le site des éditions Noir sur Blanc : « fantôme », « hystérie », « occultistes », « ésotérisme », et aussi « Breslau, 1908 ». Une traduction du polonais par Margot Carlier.
- Inga Gaile, avec Belles de sang : « Aux confins des empires russe et germanique, pas une femme ne sort indemne de la folie sanguinaire du XXe siècle. (…) Comment faire pour exister en tant que femme quand on porte en soi la blessure de générations violées, meurtries, invisibilisées ? ». Une traduction du letton par Nicolas Auzanneau et une présentation complète à retrouver par exemple ici.
- Daniela Ratiu, avec Un train pour la fin du monde : « Fin des années 1940, au cœur des terres arides de la Moldavie (…) une fresque déchirante sur la survie et la résilience humaine, autant qu’un témoignage bouleversant sur la capacité à espérer ». Une traduction du roumain par Florica Courriol et une présentation complète à retrouver sur le site des éditions Grasset.



Le livre, inspiré de son histoire familiale, de Daniela Ratiu est l’un de cinq à être traduits du roumain, les quatre autres étant :
- L’aile gauche, de Mircea Cărtărescu. « Le premier volume de la trilogie Orbitor ? Mais je l’ai déjà lu ! », me direz-vous peut-être. Oui et non. C’est de la nouvelle traduction, par Laure Hinckel, qu’il s’agit ici. « À Bucarest, dans les années 1960, le narrateur, nommé Mircea, crée de toutes pièces un pays imaginaire. (…) Cet univers kaléidoscopique, à la fois étrangement familier et radicalement nouveau, est une expérience dont le lecteur sort secoué et transformé » (une présentation complète à retrouver sur le site des éditions Denoël).
- Europolis, de Jean Bart (un pseudonyme), « roman mythique du Danube » selon Les Argonautes qui rééditent ce livre d’abord paru – en Roumanie – il y a pas loin de cent ans. « Europolis mêle le souffle du large aux bruissements du quotidien, les tensions de l’Histoire aux élans intimes. Portrait plein de charme d’une Europe à la marge, ce grand roman injustement oublié est enfin restitué dans une nouvelle traduction soigneusement révisée » (j’avoue que le sens de « nouvelle traduction soigneusement révisée » m’échappe mais il s’agit en tout cas du travail de Gabrielle Danoux). Une présentation complète à retrouver sur le site des éditions Denoël)
- Braises, de Liviu Rebreanu. Plus jeune d’une année qu’Europolis, le roman se déroule au sein d’une famille bucharestoise, « în perioada interbelică », m’indique Wikipedia, et est une étude « [d]es ressorts complexes de l’âme humaine aux prises avec l’amour dans une période de crise politique et sociale aiguë » (Electre). C’est une traduction de Jean-Louis Courriol, et je profite du fait que le livre ne devrait paraitre qu’à la fin du mois pour vous conseiller de faire comme moi et de lire (aussi) l’Ion du même auteur.
- Abraxas, de Bogdan Alexandru Stanescu (auteur également de L’enfance de Kaspar Hauser, chez Phébus en 2021, tous deux traduits par Nicolas Cavaillès). « Avec Abraxas, Bogdan-Alexandru Stanescu signe un roman virtuose de la mémoire et de l’enfance, de la perte et de la survivance, où se déploie une prose incisive, traversée d’arabesques visuelles et sensorielles. Une fresque intérieure vertigineuse dans laquelle se dessinent, avec une ingéniosité singulière, le mal et la mélancolie du monde, mais aussi une foi dans le pouvoir rédempteur de la littérature » (présentation complète sur le site des éditions Gallimard).




Il me reste trois titres à placer dans la catégorie « div. ». Il s’agit, en commençant par le plus ancien, de :
- Calife-cigogne, de Mihály Babits. Paru en feuilleton en 1913, en livre en 1916, et en film (avec un scénario de Frigyes Karinthy) dès 1917, « Calife-Cigogne est un roman d’une profonde perspicacité psychologique et d’une maîtrise littéraire frappante. (…) L’éternelle histoire du double prend ici une tournure psychopathologique et sociale dans la Hongrie post-impériale, afin d’interroger la morale, le bien et le mal » (« post-impériale » ? En 1913/1916 ?). Cette traduction du hongrois par Tamas Szende et Laurence Leuilly a paru chez In Fine peu après la chute du Mur, et les éditions des Syrtes ont la bonne idée de faire reparaitre ce roman d’un auteur – principalement poète – sinon peu traduit (une exception, mais peut-être pas des meilleures, ici).
- Les bains de Kiev, d’Andreï Kourkov. L’écrivain ukrainien continue son « grand feuilleton historique » et je suppose que ces bains (« Samson, jeune enquêteur de la milice ») sont la suite de l’oreille (« Samson, jeune étudiant ») et du cœur (« Samson, membre de la milice »), tous traduits par Paul Lequesne. « Le maître ukrainien de l’absurde nous promène, au gré de l’enquête, dans la capitale d’une Ukraine en proie aux turbulences politiques, pas si éloignées de l’époque actuelle… » (présentation complète sur le site des éditions Liana Levi).
- Le garcon à la lavande, de Burhan Kerim (traduction du bulgare par Marie Vrinat), « œuvre romanesque d’une éclatante maturité. Fresque familiale dans le monde turco-bulgare, la modernité s’y déploie dans la rencontre fertile des traditions » (présentation complète sur le site des éditions La Peuplade).



Voilà, douze publications de l’estonien, du roumain, du russe (Ukraine), du bulgare, du hongrois, ce qui fait donc cinq langues qui ne sont ni l’anglais, ni l’espagnol, ni l’allemand. Cela m’amène à mon regret du mois, celui qu’en cette saison de prix littéraires (en France) un prix portant le nom de « meilleur livre étranger » propose une première sélection – catégorie fiction – constituée de dix titres dont huit (huit !) sont traduits de l’anglais. Les deux autres le sont de l’espagnol et de l’allemand (je vais être charitable et noter que la catégorie non-fiction contient aussi un titre traduit du néerlandais). Je regarde du côté du prix Femina « du roman étranger » et y trouve exactement la même configuration. N’est-ce pas un peu décourageant ?
Pendant ce temps, le prix de la traduction Inalco-Vo/Vf 2025 est attribué à Olivier Lannuzel – félicitations à lui – pour sa traduction, du bosnien, de Le livre de l’Una de Faruk Šehić (Agullo, 2023). Quatre autres titres étaient en lice : un traduit du roumain, un du finnois, un de l’arabe et un du hongrois (la liste est à retrouver sur le site de l’Inalco).





Et dans quelques heures, évidemment, nous découvrirons le Nobel de littérature 2025 et saurons quelle langue et ses traducteurs, à travers lui/elle, seront mis en valeur.


