EUPL 2019 : Trois romans géorgiens et un lauréat, Beqa Adamashvili

Je termine cette série sur les lauréat.e.s du Prix littéraire de l’Union européenne (EUPL) des pays « de l’Est » comme je l’avais commencée : avec un pays participant pour la première fois cette année à ce prix, la Géorgie. Je m’en réjouis d’autant plus que la littérature de ce pays est peu connue à l’étranger, et je ne peux qu’espérer que la participation à ce prix contribuera à long terme à la faire mieux connaître.

Outre le roman ამ რომანში ყველა კვდება (« Tout le monde meurt dans ce roman ») du lauréat Beqa Adamashvili, les deux autres livres sélectionnés étaient ფსკერის სახარება (« L’Évangile d’en bas ») d’Iva Pezuashvili et le recueil de nouvelles სად ხარ, ლაზარე (« Où es-tu, Lazare ? ») de Luka Bakanidze, tous trois publiés à Tbilisi en 2018.

Né en 1990, Beqa Adamashvili a publié ses premières nouvelles en 2009 sur des plateformes en ligne, et a commencé ainsi à se faire connaitre parmi les jeunes lecteurs. Après sa parution en 2014, son premier roman, « Bestseller », est devenu un vrai bestseller, faisant partie de la sélection pour le prix littéraire SABA du meilleur roman ainsi que pour le Prix Tsinandali pour l’avancement de la culture et des sciences en Géorgie. Diplômé en journalisme et en sciences sociales de l’Université du Caucase, Adamashvili est un bloggeur connu en Géorgie, et travaille également pour l’agence de publicité Leavingstone.

Natalia Lomouri, directrice de la Maison des Ecrivains et présidente du jury pour la Géorgie, a répondu à mes questions.

***

Qu’est-ce que les trois livres de la présélection nous révèlent de la scène littéraire géorgienne contemporaine ?

Tout d’abord, ils sont la preuve que de jeunes écrivains ambitieux sont en train de créer la scène littéraire contemporaine de Géorgie : une scène qui est diverse non seulement du fait des auteurs qui la représentent, mais aussi des genres et des sujets. La présélection inclut à la fois des romans et des nouvelles.

Concernant la littérature elle-même, les textes d’Iva Pezuashvili, de Luka Bakanidze et de Beka Adamashvili montrent toute l’étendue de la langue et de l’art de la narration géorgienne : l’utilisation d’un argot archaïque pour raconter des vies et des sujets modernes ; des histoires honnêtes et ouvertes décrivant toutes les émotions humaines, du bonheur illimité à la souffrance profonde ; et des romans écrits avec un esprit et un humour extraordinaire, qui disent en eux-mêmes l’histoire de la littérature.

Les trois romans montrent que la littérature contemporaine de Géorgie est à la fois réellement postmoderne, et loyale envers les valeurs centrales de la littérature que sont l’humanisme et l’empathie.

Qu’est-ce qui vous a finalement déterminé à choisir le roman de Beqa Adamashvili ?

Le roman de Beqa Adamashvili, « Tout le monde meurt dans ce roman », est un métatexte dans le sens classique du postmodernisme. L’auteur non seulement emprunte la trajectoire d’un détective intellectuel, mais réussit aussi à développer une littérature de grande qualité, dans laquelle les sources intellectuelles et politiques se complètent et se renforcent mutuellement. Malgré sa structure complexe, son intertextualité extrêmement riche et le caractère caléidoscopique et polyphonique de ses personnages, un des traits spécifiques de ce roman est son style de narration très attrayant – d’autant plus attrayant de par ses jeux de langage composés de manière très maitrisée – et son vaste humour intellectuel. En tant qu’objet littéraire, il est intéressant parce que chacun des aspects artistiques est mis en œuvre au plus haut niveau.

Le roman est à la fois un excellent exemple d’un dialogue très abouti avec la tradition européenne postmoderne, et s’inscrit dans la lignée de l’esthétisme classique de l’auteur géorgien germanophone Givi Margvelashvili, chez qui les personnages se révoltent contre leur auteur. Enfin, le roman d’Adamashvili fait preuve d’une éthique professionnelle tenace : la littérature ne signifie pas nécessairement une intrigue forte ou une couverture politiquement correcte des thèmes sociaux importants… la littérature n’est pas du journalisme, elle n’accepte pas volontiers que les objectifs artistiques soient diminués : elle se comporte plutôt en entité autonome.

Quel type de visibilité le Prix de Littérature de l’Union européenne donne-t-il aux lauréats (géorgiens et non-géorgiens) dans la sphère littéraire en Géorgie ?

Comme c’est la première fois depuis les débuts du prix qu’il est décerné en Géorgie, c’est un événement important pour le lauréat géorgien. Tous les principaux acteurs de la scène littéraire géorgienne – la maison d’édition, la Maison des Ecrivains, les médias et bien sur l’auteur lui-même – vont fournir des efforts importants pour se servir de cette opportunité faire mieux connaître le lauréat géorgien. La reconnaissance internationale donne aux auteurs la motivation pour leurs ouvrages à venir, car l’état de l’industrie du livre en Géorgie ne leur permet habituellement pas de se reposer entièrement sur leurs revenus d’auteurs. Des prix tels que l’EUPL contribuent à créer un environnement favorable pour le processus créatif et ainsi pour le développement de la littérature contemporaine.

La question de la traduction en géorgien des autres lauréats du prix se posera aussi pour les lecteurs géorgiens.

 


4 commentaires on “EUPL 2019 : Trois romans géorgiens et un lauréat, Beqa Adamashvili”

  1. Tu nous a donné à voir avec ta série de billet toute une littérature que désormais je surveille attentivement il n’y a plus qu’à espérer que les éditeurs feront le saut vers les traductions

    • J’en suis contente! J’espère moi aussi que les traductions suivront (et pas que pour les pays dont j’ai parlé, d’ailleurs), surtout pour la Géorgie. En ce qui concerne ce pays pratiquement rien ne me vient à l’esprit qui soit traduit en français, surtout pour la littérature contemporaine.

      • Bonjour,

        il y en a pourtant… Meuh ! de Zourab Kikodzé et Gaga Nakhoutsrichvili, Otar & Le Président vient te voir ce soir de Lasha Boughadzé, tout un ensemble d’extraits dans La Montagne de Langues de Dominique Dolmieu et Virginie Symaniec, et prochainement Angry Bird de Bassa Djanikashvili, Le Malheur de David Kldiachvili…

        Amicalement,

      • Bonjour, Merci beaucoup pour toutes ces suggestions; je m’empresse de me renseigner sur ces livres!


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