Florjan Lipuš – Le vol de Boštjan

Il existe des millions d’expériences individuelles de l’amour, de la perte, de la violence, de l’enfance. Dans la vallée rude et appauvrie de Carinthie autrichienne dans laquelle se situe Le vol de Boštjan, à l’époque qui est celle du roman (la fin de la Seconde Guerre mondiale et les années suivantes), ces expériences ont dû aussi se compter par grosses grappes de voix, désormais oubliées. Ce n’est qu’à une seule – qui est en bonne partie la sienne – que donne corps l’écrivain slovène de Carinthie Florjan Lipuš (1937 – ), dans ce roman de 2003, publié en français le mois dernier aux éditions do dans la traduction d’Andrée Lück Gaye et Marjeta Novak Kajzer.

Ce n’est pas, ici, l’enfant devenu grand qui raconte, mais l’écrivain qui se penche à nouveau sur ses années d’enfance pour en extraire le matériau d’une œuvre littéraire caractérisée par un style incomparable, dont Peter Handke donne peut-être la définition la plus juste lorsqu’il le décrit dans sa postface comme la « métamorphose des événements en rythmes et en images ».

Au cœur du roman, il y a ce garçon, Boštjan, et tout un cercle de présences et d’absences : absente, la mère emportée un jour par le gendarme Ugav et jamais revenue ; présente, la maison d’enfance qui, même si l’on n’y sent plus « l’odeur du pain qui cuit », attire si puissamment Boštjan ; absent, le père revenu de la guerre et dont la relation au fils est faite de silence et de brutalité ; présente, Lina dont seules les apparitions donnent à Boštjan le sentiment d’être réellement vivant.

Et elle était venue, et cette contrepartie dépassait toutes ses attentes, c’était un signe surnaturel, un cadeau de fête, un bonheur inespéré, un souffle heureux l’avait fait sortir du bois. Il avait retenu un peu le temps, avait légèrement allongé le chemin et l’avait fait traîner, il avait piqué le sol caillouteux de la pointe de sa chaussure, c’est vrai, il avait un peu aidé le bonheur à se mettre sur pied, ce bonheur qui jusqu’à présent traînait derrière lui et se payait sa tête en faisant des cabrioles. Il avait attendu assez longtemps avant qu’ils finissent par se cogner résolument et sûrement l’un contre l’autre, il avait un peu soutenu et rapidement emmené par le bras ce pauvre bonheur qui se relevait minablement et bêtement, qui trébuchait à ses pieds, tandis que Lina marchait, innocente, sans rien pressentir, sans arrière-pensée, descendant son chemin par les lacets jusqu’à la plaine moelleuse,…

Boštjan lui-même est-il présent ou absent ? Depuis que sa mère a été emmenée, il est devenu « un objet et un pronom », il a perdu « son prénom et sa dignité », il a « relégué son langage à l’intérieur », dans une communauté rurale où la parole est de toute manière rare. Absent aux yeux du monde, ce qui lui permet d’ailleurs de dérober à la vigilance des « braves gens du village » les messages que, du fond de la nef de l’église, il adresse par la pensée à Lina, Boštjan est pourtant extraordinairement présent, car

…en lui-même ça parlait sans cesse, ça s’élançait dans ses membres et dans sa tête, ça parlait, parlait et il découvrit assez tard qu’il ne s’agissait pas de langage, que c’étaient des images sonores, des sons imagés, des scènes qui surgissaient, se répétaient, sourdaient dans sa peau.

Il n’est pas le narrateur : celui-ci se situe en dehors de Boštjan, à la fois omniscient et extraordinairement proche du garçon. Evoluant subtilement entre le présent (lorsque ses mots se substituent aux pensées inarticulées de Boštjan) et le passé (lorsqu’il évoque des éléments extérieurs à Boštjan et qui influent sur lui), l’écrivain met sur Boštjan les mots que ce dernier, tout entier dans l’immédiateté et l’épaisseur de sa relation au monde, n’a pas la distance nécessaire pour se les appliquer.

Le cadre, bien qu’il ne soit jamais spécifié dans le roman, est donc celui d’un village slovène en Carinthie, à partir du milieu des années 1940. L’église catholique – ses rites, ses bâtiments, sa hiérarchie humaine – fait partie de la texture de cette communauté. Moins honnie que dans le premier roman de Lipuš, L’élève Tjaž (1972), cette influence du religieux est parfois évoquée sur un ton narquois (notamment lorsque les habitants du village sont présentés dans leur ensemble hypocritement moralisateur, le dimanche à l’église), parfois très contemplatif (le silence et l’espace, alors que Boštjan s’adonne à ses pensées en contemplant un jour dans l’église vide la statue de sainte Marguerite, sont presque palpables), et parfois empli de naïveté (lorsque Boštjan, enfant désemparé, a recours à des simulacre de processions, dans une tentative vouée à l’échec de faire faire marche arrière au mauvais sort). Mais il y a aussi quelque chose de plus primitif dans l’appréhension du monde qu’a Boštjan, dans laquelle la nature et les objets sont parfois dotés d’une énergie et presque d’une volonté propres (d’une manière qui m’a un peu remis en mémoire le Dieu, les hommes et les anges d’Olga Tokarczuk).

Ainsi, dans l’imaginaire de Boštjan, ainsi que dans sa manière de reconstruire les événements, certaines maisons « n’ont rien à se mettre sous la dent », ce qui les rend plus vulnérables lorsque la nature décide de reprendre ses droits. Sa propre maison, lui semble-t-il, a été couverte « d’un ample filet », entourée « d’une étrange filasse » lorsque les gendarmes sont venus chercher sa mère, en repartant « sans démêler l’enchevêtrement autour d’elle ni même en desserrer un fil ». Dès le lendemain, Boštjan, « désorienté et perdu », cherche à libérer la maison, refaisant en sens inverse la ronde des gendarmes, « pour inverser et annuler ce qui avait été fait… et que la mère ait ainsi où revenir quand elle aurait fini ce qu’elle avait à faire au bourg ». Que ces efforts seront vains, nous le savons non seulement parce que le sort – tragique – de la mère est au cœur de l’avant-dernier chapitre mais aussi parce que Boštjan le ressent, plus tôt, lorsqu’il aperçoit une petite « pelote de brume, ressemblant à l’entrelacs d’écume de lait dans le seau à traire ». Il se doute que c’est là « l’esprit de sa grand-mère composé de bulles d’air très petites et un peu humide », sa grand-mère étant décédée dans son lit et ayant été enterrée selon les rites.

L’esprit de la grand-mère, dans son enveloppe transparente, inhalé dans le froid matinal au lever du jour brille et c’est ainsi qu’on le distingue de l’étoile du berger. Qu’il se révèle à lui, qu’il se manifeste, qu’il le tire de l’isolement et de la tristesse, c’est une consolation pour lui, mais il n’a pas de message pour sa mère, il est inquiet pour sa mère, pourvu que la mort n’ait pas déjà fait son œuvre. Toutes les deux ont été emportées, la grand-mère et la mère, mais la petite brume n’est restée que derrière une seule. Dis-moi, sainte, où est l’écume de lait de ma mère, où est la petite pelote de sa brume, où sont les autres petites pelotes ?

Le retour du père, et le départ de la maison montagnarde pour s’installer dans la vallée, a rapproché physiquement Boštjan de Lina, surtout lorsqu’ils assistent chacun de leur côté à la messe dominicale qui rassemble tout le village. L’histoire de Boštjan et de Lina, qui traverse le roman sans y être omniprésente, se déroule pourtant autre part, dans la nature. Berger, aide-bûcheron, garçon abandonné à lui-même, Boštjan sillonne les sentiers et les voyettes, toujours porté par l’espoir d’y croiser le chemin de Lina comme il l’a croisée, une fois, aux toutes premières pages du roman. Aux yeux du garçon, la beauté de Lina illumine toute la forêt…

… et maintenant c’est elle qui l’enjôle et on dirait aussi qu’elle enjôle tous les environs. A tout instant, le paysage change, la beauté du jour se dessine, à moins que ce ne soit Lina qui, au gré de ses mouvements, crée cette beauté qu’elle disperse somptueusement de ses bras nus : la lumière gonfle et s’amplifie, phosphorescente, elle s’échappe des rochers, ses couleurs se reflètent sur le sol, les ombres dégouttent des arbres et au même moment s’en détachent, elles sortent de leur peau, s’émancipent et là-haut, au sommet, sur le bord de la cuvette, les rochers se frottent les uns contre les autres.

Ensemble, ils montent à flanc de montagne, vers les habitations et les « fermes isolées qui tentent de résister à la nature sauvage ». Contrairement aux hommes qui, fatigués de leurs vies sans joies, ont abandonné « les escarpements où ils se débattaient avec la pauvreté » pour s’installer dans les villes et les villages, l’histoire de Boštjan et de Lina s’inscrit dans une sorte de retour vers la montagne et la forêt. Au milieu d’elle, la vieille maison d’enfance est leur présent et le point de départ vers un nouvel avenir, en même temps que la présence de Lina aux côtés de Boštjan calme ses incertitudes liées aux traumatismes de son enfance.

Boštjan naissait parmi les vivants.

Cette joie et cette beauté que dispense Lina sont sa seule manière de s’exprimer au sein du roman. Plus que les autres personnages, dont la personnalité et les pensées sont principalement exprimées par le biais de leurs actions telles que perçues par Boštjan, Lina existe par l’effet qu’elle a sur le garçon. En ce sens, bien que sa présence imprègne l’esprit de Boštjan à chaque page, elle est finalement – et curieusement – absente du livre. J’ai terminé ce livre émerveillée par la capacité de l’auteur à faire exister son héros de manière à la fois si fragmentée, si fragile et si évocatrice, mais aussi en me demandant si, parmi toutes ces expériences de la guerre, de l’amour et de la pauvreté de la Carinthie autrichienne du milieu du XXe siècle, il existait une voix qui avait pu rendre l’expérience d’une femme telle que Lina.

Mon exemplaire de Le vol de Boštjan m’a été envoyé par les éditions do. Je reçois régulièrement des services de presse (toujours étiquetés « service presse »), mais celui-ci a une valeur spéciale à mes yeux parce que… Le plus simple, c’est de l’expliquer en photo : 

Merci à Olivier Desmettre et à Andrée Lück Gaye, pour cette mention qui me touche ! Et pour retrouver l’entretien en question : c’est sur ce lien.

Florjan Lipuš, Le vol de Boštjan (Boštjanov let, 2003). Traduit du slovène par Andrée Lück Gaye et Marjeta Novak Kajzer. Editions do, 2021.

Avec cette chronique, je participe à l’excellente initiative « Voisins voisines » consistant à mettre un coup de projecteur sur la littérature européenne contemporaine.


6 commentaires on “Florjan Lipuš – Le vol de Boštjan”

  1. nathalie dit :

    Évidemment, ce que tu dis du dispositif narratif m’intéresse beaucoup. Mais l’ensemble des thématiques et surtout cette belle écriture, que tu cites longuement, me plaisent bien également !
    Très belle mention, amplement méritée. Tu portes bien le nom de « passage ».

    • Ah, alors j’attends ton billet – j’espère que tu vas trouver une petite place pour le livre sur tes nouvelles étagères.
      Après 13 ans « à l’Est » et plus de dix ans de ce blog, je me demande si le mot « passage » est encore pertinent. « Installation permanente » serait maintenant une meilleure description (mais pas un meilleur nom pour le blog)!

  2. Bonjour, je l’ai commandé la semaine dernière, j’attends son arrivée, même si j’ai autre chose à lire. Je te dirai. à bientôt. Claude

  3. Emma dit :

    Très jolie mention de l’éditeur, félicitations!

    J’aime beaucoup le style de l’auteur, d’après les citations que tu as retenues.

    • Andrée Lück Gaye m’avait dit quelles étaient les coulisses de la traduction, ce qui m’avait déjà fait plaisir; je ne m’attendais pas à ce qu’elles soient présentées au grand public!
      Oui, c’est un beau roman mais je crois que c’est vraiment le style (et la manière de créer les personnages) qui en fait quelque chose de spécial.


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