Petit guide de la Hongrie, chapitre 1 : Maurice Jókai – Les Baradlay

HPIM4928Il a un beau visage, plein de dignité, dans la plénitude de la jeunesse avec, sur chacun de ses traits, la fraîcheur encore virginale des sentiments. Ses yeux, grands et bleus, ombragés de longs cils sombres, assureraient plus d’une conquête même à une jeune fille, alors que son profil noble, ses lèvres à la ligne superbe annoncent en lui l’homme qui a devancé son âge.

Voici Edmond.

Un homme magnifique à belle prestance, avec des moustaches crânement retroussées, des yeux qui jetaient des éclairs, un nez d’aigle à la courbe hardie, et un sourire fier sur tout le visage.

Voici Richard.

Un visage lisse, enfantin, aux traits empreints d’une affabilité contrainte. Il portait la tête haut, non par fierté, mais à cause du lorgnon qui lui pinçait le nez.

Voici Eugène.

Edmond, Richard et Eugène sont les Trois Fils de Cœur-de Pierre, sous-titre du roman de Maurice (Mór/Móricz) Jókai (Jókay) avec lequel j’entame mon périple au travers de la littérature hongroise du siècle (et demi) passé. L’aîné des frères est diplomate, le second officier des hussards et le troisième fonctionnaire, tous descendants d’une noble famille hongroise vouée au service des Habsbourg. Le premier est en poste à Saint-Pétersbourg, les deux autres à Vienne, et pour les trois la vie est belle et insouciante, une suite de bals, de jeunes filles à courtiser, un peu d’escrime et d’équitation ou un duel à l’occasion.

Mais la mort du père dès le premier chapitre va vite changer la donne pour ces trois jeunes hommes – sauront-ils s’affranchir du destin qui leur a été tout tracé par leur père ? Sauront-ils aussi se rallier au « bon » côté lorsque leur sentiment de devoir envers le pouvoir impérial sera remis en cause par un orage révolutionnaire ? Pour le savoir, il suffit de plonger dans ce récit, vibrant de patriotisme et de romantisme, des événements de 1848 et 1849, là où la tourmente est la plus forte.

 C’était le 13 mars, le jour du soulèvement populaire à Vienne.

Ne ferme pas brusquement le livre, lecteur nerveux. Je ne vais pas t’emmener dans la rue ; je ne te montrerai pas le pavé bouleversé, les barricades improvisées ; je ne te ferai pas accompagner de rue en rue le premier blessé, le premier martyr de la liberté que ses compagnons prenaient ensanglantés, mourant, sur leurs épaules et qu’ils montraient au peuple à travers la ville. Nous, c’est d’un endroit tranquille et sûr que nous allons tout entendre et il ne nous sera fait aucun mal.

 Comme partout en Europe, le peuple se soulève, et dans l’empire autrichien c’est à Vienne que surviennent les premiers remous – « un géant endormi, soulevant ses paupières, chassait tout un monde avec tous ses hommes. » Pendant que les artisans et les étudiants défilent et montent aux barricades, il ne s’agit encore pour Richard le galant et Eugène l’indécis que de protéger les beaux yeux de leurs amoureuses.

Bientôt cependant la Hongrie elle aussi s’embrase, obtient des concessions pour plus d’indépendance d’une Vienne affaiblie, puis celle-ci fait volte-face, les troupes impériales envahissent la Hongrie : c’est la guerre.

Jókai nous en conte la vraie histoire dans toute la deuxième partie, en plaçant ses héros fictifs aux avants-postes de la bataille avec pour support toute une petite galerie de personnages drôles ou stéréotypés : Zébulon Tallérossy, nobliau provincial et fanfaron qui regrette très vite d’avoir quitté ses pénates ; Gergő Boksa, meneur de têtes et piqueur de bœufs, grande gueule et grand cœur ; Szalmás l’intriguant qui rejoint la mauvaise cause ; Mausmann l’étudiant faiseur de vers même face aux baïonnettes ; et d’autres, de la marchande des quatre saisons à l’intendant du domaine des Baradlay.

Malheureusement, tant d’héroïsme n’assure pas à la Hongrie la victoire finale : l’intervention de troupes russes marque la fin des espoirs d’indépendance et une chape de plomb tombe sur la Hongrie. Mais les événements de 1848-1849 sont l’un des épisodes marquants de la prise de conscience de la nation hongroise et Jókai les retrace dans toute leur flamboyance.

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Jusqu’ici je n’ai presque parlé que d’hommes et de faits d’armes, mais si le XIXè siècle sait allier patriotisme et romantisme il faut bien quand même quelques femmes pour que le tout s’enflamme plus aisément. Ici aussi le style est assez daté et de ce fait un brin mièvre (« Des traits fins, parfaits, un noble regard de vierge. » etc), mais on se rend vite compte que Jókai donne aux femmes bien plus qu’un simple rôle de poupées de salon. Édith, fiancée express du beau hussard Richard, se révèle être une petite Cendrillon espiègle et pleine de courage. A sa cousine Alphonsine, Jókai prête les traits les plus noirs possibles : elle est, après tout, Autrichienne, et recevra des mains du romancier hongrois le sort qu’elle aura mérité pour ses complots et désirs de vengeance.

Surtout, c’est à Baradlay mère que revient le rôle de « Liberté guidant le peuple » discrète mais pleine de sang-froid. Elle semble mue par le désir de sauver ses trois fils et de leur assurer le bonheur. Au contraire d’Alphonsine et d’Édith (qui prennent rang d’un côté ou de l’autre du conflit par amour ou haine d’un homme), Marie Baradlay prend cependant des décisions personnelles dont la portée est nationale. Ainsi, dès le début, en rejetant le testament très détaillé de son mari Casimir Baradlay dit Cœur de Pierre, elle range cette famille noble parmi les porteurs du « panache blanc » (signe du parti du progrès) et abandonne le « panache noir » des réactionnaires à la solde de Vienne. De même, en faisant revenir son fils aîné de Saint-Pétersbourg, elle ne lui permet pas seulement d’épouser son amour de jeunesse sur lequel son père lui avait fait tirer une croix, mais en fait une personnalité locale du parti du progrès et, plus tard, une éminence du gouvernement révolutionnaire hongrois. C’est elle aussi qui persuade Richard de changer de camp alors que les forces impériales s’apprêtent à étrangler le gouvernement révolutionnaire de Vienne. C’est elle enfin qui secoue la torpeur amoureuse d’Eugène et brise son miroir aux alouettes d’une carrière de fonctionnaire impérial. Eugène passera le reste de la guerre à la maison, un « zéro » comparé à ses frères, mais qui se rétablira aux yeux de tous en tirant profit d’un quiproquo qui amène une rare touche de piquant à l’histoire et que je ne dévoilerai donc pas ici.

Diplomatie féminine d’un côté, chevauchées périlleuses et grands tableaux de bataille de l’autre, Jókai s’en donne à cœur joie pour faire vibrer la fibre patriotique de ses lecteurs de l’époque, juste 20 ans après les faits et peu de temps après le « Compromis » de 1867 qui rend à la Hongrie une partie de son indépendance historique.

Pour le lecteur d’aujourd’hui, ses envolées lyriques (tempérées quand même par la traduction assez sobre d’Aurélien Sauvageot) sont moins faciles à digérer, tout comme le manque patent de profondeur psychologique de ses personnages. Jókai reste cependant un bon conteur, qui n’hésite pas à passer du mode « narrateur omniscient » à celui de « j’y étais, moi, j’vous dis » pour rendre ses descriptions de batailles plus vivantes. J’aurais sans doute mieux apprécié cette lecture à l’âge où j’avalais Dumas, Paul Féval et Jules Verne mais ça ne m’empêchera pas de lire d’autres titres de lui dès que l’occasion s’en présentera.

 jokai

Né en 1825 à Komárom (aujourd’hui Komárno en Slovaquie), sa famille destine Maurice Jókai à une carrière dans le droit. Envoyé à Pest pour y faire ses études, il s’insère rapidement dans la vie littéraire et artistique de la ville, côtoyant le grand poète révolutionnaire Sándor Petőfi (qui meurt en 1849 et auquel Jókai rend hommage dans Les Baradlay – « Et ce poète qui est passé dans le ciel tel un météore, n’a pas chanté autre chose que cette guerre sainte. ») et épousant une actrice reconnue. Il se met très vite à l’écriture avec un premier roman publié en 1846. Après la révolution et la guerre, durant laquelle il épouse la cause nationale (ce qui lui vaudra de se retirer dans une semi-clandestinité après 1849), il adopte un train de publication soutenu jusqu’à sa mort en 1904. La guerre d’indépendance, ses observations de la société autour de lui, le monde ottoman et, sur le tard, le développement des sciences naturelles et leurs mises en application lui servent de sources d’inspiration.

Avec Les Baradlay, L’homme en or (Az arany ember, pas de traduction française) est son roman le plus connu en Hongrie, grâce entre autres au programme scolaire qui en rend la lecture obligatoire, et aux films qui en ont été tirés. En français, on trouve aussi Le Nouveau Seigneur (Az új földesúr) et ve et Vie (une traduction de 1894 dont je ne sais pas le titre original).

Maurice Jókai, Les Baradlay ou Les Trois Fils de Cœur-de-Pierre (A kőszívű ember fiai, 1869). Trad. du hongrois par Aurélien Sauvageot. Club des amis du livre progressiste, 1962.

 

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4 commentaires on “Petit guide de la Hongrie, chapitre 1 : Maurice Jókai – Les Baradlay”

  1. […] (1860s-1890s) : Les Baradlay (A kőszívű ember fiai), Mór Jókai, […]

  2. […] entourloupette tout à fait imprévisible mais qui après coup m’a fait penser à la fin des Baradlay et d’un autre livre de Mór Jókai, Arany Ember (L’homme en or) : si on ne peut ni […]

  3. […] le roman d’aventure historico-patriotique, la critique sociale humoristique, le roman expérimental et le roman psychologique, mon […]

  4. […] deux livres dont l’un m’a plutôt amusée (à ses dépends) et l’autre ennuyée. Les Baradlay (1869) ouvrait la série et avait à priori tout pour m’intéresser (les déboires […]


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