EUPL 2019: trois romans polonais et une lauréate, Marta Dzido

Je reprends, après une interruption imprévue, ma série sur les pays « de l’Est » ayant participé cette année au Prix de Littérature de l’Union européenne (EUPL) dont les résultats ont été annoncés le 22 mai. La Pologne faisait partie de ces pays, tout comme l’Ukraine, la Hongrie, la Lituanie et la Roumanie que j’ai déjà présentées, et la Slovaquie et la Géorgie encore à suivre.

Des pays présentés jusqu’ici, la Pologne est celui ayant connu le plus de succès en termes de la traduction en français des livres lauréats du EUPL : Le Magicien, de Magdalena Parys (lauréate 2015) a été bien reçu lors de sa parution aux Editions Agullo en début d’année, et le roman primé en 2012, Pension de famille de Piotr Paziński, est également paru chez Gallimard (en 2016). Jacek Dukaj, premier lauréat pour la Pologne en 2009 avec son roman « Glace », n’a pas encore été traduit en français.

Cette année, c’est à Marta Dzido qu’est allé le prix du jury pour la Pologne. Née en 1981, diplômée de l’Ecole Nationale du Cinéma de Łódź, Marta Dzido était déjà, avant la parution de son dernier roman Frajda l’année dernière, l’auteure de trois romans et d’un ouvrage de non-fiction, « Les Femmes de Solidarité » (un sujet qu’elle avait aussi abordé dans un film de 2014, « Solidarité selon les femmes » sur le rôle des femmes dans la lutte contre le communisme en Pologne).

Avec Frajda, deux autres romans figuraient dans la sélection pour le prix EUPL 2019 dans sa déclinaison polonaise : Lekki bagaż de Anna Cieplak (Cracovie, 2019) et Góra miłości de Jarosław Maślanek (Varsovie, 2018).

Anna Nasiłowska, présidente du jury pour la Pologne, a répondu à mes questions.

***

Qu’est-ce que les trois livres de la présélection nous révèlent de la scène littéraire polonaise contemporaine ?

Les jeunes écrivains de l’année dernière et de cette année semblent s’être peu intéressés à l’histoire et au passé familial : leur passé est celui de l’« avant Internet ». C’est la situation de départ du roman de Marta Dzido, Frajda : un premier amour, dans les années 1990, avec une relation sans téléphones portables, SMS et Internet, seulement le contact immédiat, le sexe et les moments passés ensemble. C’est un contraste avec l’immédiateté du temps des jeunes d’aujourd’hui, qui vivent constamment avec les réseaux sociaux en étant connectés avec les autres mais seulement de manière indirecte.

Le roman d’Anna Cieplak, Lekki bagaż, montre un nouveau type de héros : une jeune femme travaillant pour une ONG, vivant en colocation et qui est constamment à la recherche du projet suivant. Elle se sent jeune, s’est adaptée à l’instabilité de sa situation, mais ne se sent pas de grandes responsabilités en tant qu’adulte.

Le roman de Jarosław Maślanek a pour arrière-plan la nouvelle Pologne, avec ses supermarchés, ses centres commerciaux et ses caméras de sécurité. Son héros, dont la femme a disparu de manière inattendue, fait face dans son mariage à des difficultés liées à sa nouvelle petite maison de banlieue, trop éloignée, trop chère et trop anonyme.

C’est une partie de la réponse. Je vois aussi que ce n’est pas actuellement le bon moment pour de nouveaux écrivains : la scène littéraire est occupée par les grands noms (parfois jeunes et à grand succès). Aucun des livres de notre sélection n’a fait partie des 200 livres sélectionnés pour le prix Nike, l’un des plus importants prix littéraires en Pologne (dans le cas du roman de Cieplak cela n’était pas possible car il a été publié en 2019). C’est aussi une opportunité pour l’EUPL car cela lui permet de faire des choix différents.

Qu’est-ce qui vous a finalement déterminé à choisir le roman de Marta Dzido ?

La langue de Marta Dzido est une « langue flexible », qui réussit à préserver l’innocence et la surprise de ce qui se déroule pour la première fois. Mais ce n’est pas l’histoire d’une jolie jeune femme : c’est une rétrospection, imprégnée de sensualité mais dépourvue de nostalgie, autour de deux personnes qui se sont rencontrées puis que la vie a menées dans des directions différentes. Plusieurs années plus tard, ils reviennent sur ce qui leur est arrivé avec leur expérience d’adultes.

Frajda est un roman qui peut être comparé avec la prose de Marguerite Duras : sans compromis sur le plan artistique, sincère et sensuelle.

Quel type de visibilité le Prix de Littérature de l’Union européenne donne-t-il aux lauréats (polonais et non-polonais) dans la sphère littéraire polonaise ?

Je suis aussi membre du jury du Prix Angelus, décerné à Wroclaw, et qui concerne non seulement des livres polonais mais aussi des livres traduits provenant de ce qu’on appelle l’Europe centrale : Allemagne, Ukraine, Lituanie, Slovaquie, République tchèque… Parmi les livres, on en trouve beaucoup qui sont des lauréats EUPL des années précédentes. Cela montre que le prix permet de promouvoir les échanges, des traductions, les petites langues, la diversité, et donc que l’idée du prix fonctionne ! C’est très important pour l’Europe centrale, où chaque pays a ses propres problèmes et la littérature des pays voisins est parfois marginalisée. La majeure partie des livres traduits l’est à partir de l’anglais : c’est la règle dans le marché mondial du livre aujourd’hui. Seul, le Prix de littérature de l’Union européenne ne peut pas changer cette situation, mais c’est l’une des petites mesures qui vont dans la bonne direction.

Cette série continue demain.

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4 commentaires on “EUPL 2019: trois romans polonais et une lauréate, Marta Dzido”

  1. […] EUPL 2019: trois romans polonais et une lauréate, Marta Dzido → […]

  2. Tu fais vraiment un magnifique travail !

  3. […] Réka Mán-Várhegyi (Hongrie), Daina Opolskaitė (Lituanie), Tatiana Ţîbuleac (Roumanie), Marta Dzido (Pologne), et Ivana Dobrokovová (Slovaquie). Parmi celles-ci, Tatiana Ţîbuleac, est déjà […]


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