Varujan Vosganian – Le Livre des chuchotements

Samedi dernier, je vous ai proposé de vous joindre à moi pour rallier Trieste à partir d’Odessa, en quatre livres. Odessa, c’est le point de départ de ce trajet car c’est là que se terminait ma série sur la littérature de voyage, et Trieste le point d’arrivée parce que c’est là qu’habite l’auteur du dernier livre de voyage chroniqué. Je reconnais volontiers que le prétexte est vraiment très léger, et pourtant il y a un peu de logique dans la séquence de livres que je vous présente aujourd’hui et dans les prochains billets. Avec le premier, Le Livre de chuchotements, j’ai retrouvé cette idée de « lente décoloration qui ignorait les frontières » dont parlait Paolo Rumiz à propos des peuples dont la simple existence, tout au long de la frontière extérieure de l’Europe, défie les concepts d’états nations et de frontières. Après d’Odessa, nous voici maintenant en Roumanie, et en même temps, nous voici beaucoup plus loin.

***

Cette histoire que nous appelons Le Livre des chuchotements n’est pas mon histoire. Elle a commencé bien avant l’époque de mon enfance, quand on parlait tout bas. Elle a commencé bien avant de devenir un livre. Et elle n’a pas commencé dans la ville de Focşani, celle de mon enfance, mais à Sivas, à Diarbekir, à Bitlis, à Adana et dans la région de Cilicie, à Van, à Trébizonde, dans tous les vilayets de l’Anatolie orientale, où naquirent les Arméniens de mon enfance et qui font partie des héros de ce livre.

De l’Espagne à la Russie et de la Norvège à la Grèce, des dizaines de milliers de Stolpersteine, petits pavés recouverts d’une plaque en laiton portant la mention « ici habitait » suivie d’un nom et de dates, commémorent les victimes du nazisme. Majoritairement juives, mais aussi issues des communautés Rom et Sinti, dissidentes, homosexuelles, handicapées, riches ou pauvres, illustres ou non, hommes ou femmes, ces personnes sont toutes commémorées selon le principe que nommer, c’est une manière de ne pas oublier.

Sous ses dehors de roman familial, écrit avec le langage et la liberté de structure d’une œuvre de fiction, c’est cette même démarche de mémoire qui anime Varujan Vosganian dans Le Livre des chuchotements. L’auteur y fait, ici et là, des parallèles avec l’histoire des Juifs européens du XXe siècle, mais l’histoire qu’il veut écrire pour la préserver est celle des Arméniens : une histoire qu’il raconte au plus près des individus qui l’ont vécue, à commencer par sa propre famille.

Déjà présents partout où la naissance, la recherche d’éducation ou d’opportunités commerciales les poussaient à s’installer, les Arméniens – du moins ceux qui ont survécu – se sont retrouvés encore plus dispersés après les massacres ottomans du tournant du XXe siècle et le génocide de 1915. D’où la succession de noms – de personnes et de lieux – qui émaillent chaque page du livre : des noms roumains, des noms arméniens, et aussi des noms et des lieux de la Turquie et de la Syrie d’aujourd’hui. Ces noms sont les symboles d’une histoire arménienne complexe, longtemps liée à l’empire ottoman puis fragmentée par l’exil. Pour la famille du narrateur du Livre des chuchotements, le cours de l’histoire aura fait que c’est en Roumanie, dans la communauté arménienne de la ville de Focşani, que se déroule la majeure partie de leur histoire au XXe siècle.

Après le traumatisme du génocide, et l’installation à Focşani, vient pour eux une période de calme et de prospérité relative, brisée par la Seconde Guerre mondiale, par la suspicion qui pèse sur cette communauté apatride, par l’invasion de la Roumanie par les troupes soviétiques, par l’instauration du régime communiste roumain, par les déportations et les expropriations qui touche aussi bien les Roumains que les Arméniens et les autres minorités du pays.

…cette histoire qui est la nôtre, constituée de plusieurs histoires, comme une corde faite de nombreux mouchoirs noués bout à bout…

Bien qu’il en ait la puissance, l’ambition historique et la multitude des personnages, Le Livre des chuchotements n’est pas une grande fresque à la russe, car sa construction est bien trop kaléidoscopique, l’histoire trop multi-ethnique et le ton trop personnel pour y être entièrement comparable. Le Livre des chuchotements est, en effet, le livre des histoires chuchotées à l’ombre du noyer de la cour familiale. Ces histoires sont parfois trop effrayantes pour que ceux qui les évoquent le fassent à voix haute ; à d’autres moments, elles sont trop dangereuses pour que ceux qui veulent en parler prennent le risque d’être entendus par d’autres. Les premières histoires sont celles des rescapés des massacres et des marches de la mort, ou de ceux qui s’étaient déjà installés hors des territoires turcs avant le génocide, les secondes sont les histoires qu’il faut censurer afin d’échapper à la suspicion omniprésente dans la Roumanie d’après-guerre. Les unes et les autres ont encore cours à la naissance du narrateur en 1958, et celui-ci sait dès l’enfance que, s’il assiste parfois aux séances secrètes de mémoire collective, c’est à condition qu’il garde strictement pour lui tout ce qu’il a entendu.

… j’avais surtout l’interdiction la plus formelle, avec menace à la clé, de parler à la maternelle ou avec le moindre inconnu du fait que, chez nous, nous parlions parfois en chuchotant.

Récit de la communauté arménienne de son enfance, le livre est aussi une forme d’hommage du narrateur à son grand-père, dont l’image apparaît sur le bandeau du livre et la parole de sagesse en exergue, et dont la présence marque l’ensemble du livre. Tour à tour photographe, musicien amateur, chef de la communauté, et à ce titre gardien et conteur de la mémoire familiale et collective, il est le héros ordinaire du livre, et c’est d’ailleurs avec sa mort que se ferme le dernier chapitre.

Devenu adulte, le petit fils se transforme à son tour en conteur, variant les modes d’expression pour transmettre et fixer les fragments d’histoire hérités des récits de ses aïeuls. Ainsi les premiers chapitres sont-ils les plus personnels, à mesure que le narrateur raconte l’histoire tout en cherchant à se l’approprier. Ce sont aussi les plus poétiques, lorsque le narrateur prend, ici, l’album photo, et là l’album de timbres, commentant et réassemblant anciennes photos et timbres envoyés de toutes parts pour raconter l’histoire des personnes, des familles et des destins que portent chacun de ces morceaux de papier.

Grand-père m’avait appris comment décoller, sans les abîmer, les timbres sur les enveloppes. (…) La statue de la Liberté, c’est ma tante Haïgoui, la sœur de Sahag Sheïtanian. Elle est arrivée en Roumanie en 1919 et, après la Seconde Guerre mondiale, elle a émigré aux Etats-Unis en passant par le Liban. Les timbres avec la statue de la Liberté portent son écriture soignée, sur les enveloppes envoyées de Hartford, sur la côte est. George Washington vient de la côte ouest. En dessous, l’adresse écrite de la main pressée de l’oncle Kevork Kioulahian, le cousin de mon père, ou de la main consciencieuse de la tante Anahid, la sœur de l’oncle Kevork. Voici aussi l’aigle américain, les ailes déployées, humecté par les lèvres de la tante Satenig, la sœur du grand-père Setrak.

Autour d’un objet, d’un souvenir ou d’une odeur, chaque chapitre se déroule pour dévoiler un pan de la communauté, avec parfois un sous-chapitre pour raconter l’« Histoire de l’aveugle Minas » et celle de « l’aveugle Minas lisant », ou encore le « Récit du rapatriement de Simon », ce Simon qui se laissa séduire par l’offre d’un « représentant venu d’Arménie soviétique » de rapatrier les Arméniens du monde entier vers le moignon d’Arménie survivant au sein de l’URSS.

Dans les chapitres de la deuxième moitié du livre, l’enfant assis sous le noyer cède la place à l’homme mûr. Le narrateur se fait alors chercheur et historien pour partir à la recherche de certains témoins ou de documents pour éclaircir tel ou tel aspect de l’histoire commune laissé sans résolution dans les récits de ses aïeuls. Plus historique, moins personnel mais toujours aussi romanesque par le style, Le Livre des chuchotements devient à ce moment aussi le récit de l’écriture du livre, rendue possible par des « temps nouveaux » arrivés « bien plus tard, quand la peur semblait s’être dissipée. » Le narrateur-écrivain est alors très conscient de son rôle, de la responsabilité qui lui a été donnée dès l’enfance de coucher par écrit les anciens récits ainsi que les silences qui se coulaient entre les récits, lorsque les souvenirs devenaient trop lourds ou dangereux à exprimer.

Dans Le Livre des chuchotements, je me suis réservé la place que doit habituellement occuper le conteur, celle d’une présence fortuite. Je ne suis pas un personnage du Livre des chuchotements et, même sans moi, les choses se seraient passées pareillement. La seule différence entre moi et ceux qui lisent ce livre est que j’en suis le premier lecteur, un cas de figure qui n’est, comme je le disais, que le fruit du hasard.

Ce Livre se mérite, car il n’est en rien une histoire linéaire et il faut une bonne attention pour s’y retrouver dans le va-et-vient incessant dans le temps, dans l’espace et dans les noms de personnes. Rarement, mais assez pour qu’on s’en rende compte, le conteur se prend les pieds dans les longueurs de ses propres phrases. Mais il sait aussi varier les mises en scènes, les images, les scènes du quotidien et d’autres pleines d’horreur tel que le huitième chapitre et son récit des sept « cercles » de la mort. Surtout, c’est l’attention constante qu’il porte à l’histoire de gens normaux, des gens qu’il connaît ou dont il entend parler depuis l’enfance, qui donne tout son caractère au livre car, dit le narrateur,

bien qu’évoquant le plus souvent, le passé, ce n’est pas un livre d’histoire, car dans ceux-ci on parle surtout des vainqueurs ; c’est plutôt un recueil de psaumes, car il parle surtout des vaincus.

En les nommant, en les décrivant et en racontant leurs histoires, il perpétue leur mémoire et la mémoire des Arméniens du XXe siècle de manière aussi tangible, puissante et émouvante que les Stolpersteine le font pour les victimes de l’Holocauste.

Varujan Vosganian, Le livre des chuchotements (Cartea şoaptelor ; Polirom, 2009). Traduit du roumain par Laure Hinckel et Marily le Nir. Editions des Syrtes, 2013.


11 commentaires on “Varujan Vosganian – Le Livre des chuchotements”

  1. Marilyne dit :

    Je me souviens de la parution de ce livre aux éditions des Syrtes. J’ai trop hésité, je n’ai pas osé me lancer, alors que cette histoire arménienne, telle que tu l’as décris, m’interpelle. Merci pour le rappel.

    • Avec plaisir. J’aime beaucoup comment Vosganian a agencé tous ces souvenirs et toutes ces histoires, et comment il s’est vraiment nourri d’histoires individuelles pour en raconter une beaucoup plus large – et triste.

  2. Patrice dit :

    Je retrouve dans ta chronique l’esprit dans lequel est écrit le livre, dont j’avais lu les premières pages. Oui, c’est un roman qui nécessite du temps et de la concentration, je le crois aisément, je vais me le réserver pour la prochaine édition du Mois de l’Europe de l’Est !

  3. […] Varujan Vosganian – Le Livre des chuchotements → […]

  4. […] Focşani et Belgrade, mon troisième arrêt sur le trajet Odessa-Trieste est, sans surprise, Zagreb. […]

  5. […] A Focşani, plus que des Roumains, nous avons fait un long bout de route avec des Arméniens (Le livre des chuchotements, de Varujan Vosganian) ; à Belgrade et à Zagreb, nous avons vu différentes incarnations de la […]

  6. […] Première escale : Focşani, en Roumanie. Y grandit, dans les années 1960, un petit garçon qui, aux côtés de son grand-père, découvre l’histoire de la communauté arménienne dont il fait partie. Devenu adulte, il se met lui aussi en quête de cette histoire et en tire un livre : Le Livre des chuchotements. Retrouvez toute ma chronique sur ce lien. […]

  7. […] Varujan : Le livre des chuchotements. Editions des Syrtes, 2013 (traduit avec Marily Le […]

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  9. […] aux acacias (1935), de Mihail Sebastian ; Le jardin de verre (2018), de Tatiana Ţîbuleac ; et Le livre des chuchotements (2009), de Varujan […]


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