Slobodan Selenić – Timor mortis

Nous voici au deuxième arrêt sur la route qui, d’Odessa, doit nous mener à Trieste en compagnie de quatre livres. Le premier, Le Livre des chuchotements, de Varujan Vosganian, nous a fait nous poser brièvement à Focşani en Roumanie avant de voler vers la Turquie ottomane et l’Arménie soviétique, guidés par des Arméniens du XXe siècle. Le récit était porté par un narrateur doublé d’un écrivain, dont le rôle était principalement de coucher sur le papier les histoires de ses aïeuls. Ainsi Le Livre des chuchotements était-il aussi le livre de l’écriture du Livre des chuchotements. La même forme – d’un livre récit d’une époque en même temps que réflexion sur sa propre écriture – caractérise Timor mortis, superbe roman où s’entremêlent l’isolement de la guerre et l’ouverture qui découle de la réflexion sur le passé.

***

Il y a une heure, lorsque des coups de feu isolés ont commencé à se fondre en une canonnade continue éveillant un sentiment originel de menace, Illustrissimus a ouvert les yeux pour la dernière fois, lançant un regard à travers moi dans la direction de l’Avala. Je lui ai expliqué, bien qu’il ne m’eût rien demandé :

« On est en train de libérer Belgrade. »

Il a hoché la tête pour me faire comprendre qu’il le savait, puis a dit avec indifférence :

« Une fois de plus. »

Et il est mort.

Il avait cent quatre ans, quatre mois et six jours.

Lorsque Stojan Blagojević s’éteint dans une ville en guerre, sa mort marque le début d’une nouvelle période dans la vie de ce plus que centenaire : Dragan, jeune ex-étudiant en médecine, se donne pour tâche de rassembler en un livre toutes ses connaissances sur le Serbe qu’il nomme parfois Illustrissimus et parfois « le Vieillard ». C’est ainsi que nait Timor mortis, double récit de vie dont l’écriture par Dragan donne sa forme au roman de Slobodan Selenić, terminé en 1989 et publié en traduction française en 2018.

Dragan et Stojan étaient voisins mais ne se connaissaient pas jusqu’à ce que les bombardements par l’envahisseur nazi en octobre 1941, et les réquisitions de logements au profit de l’occupant, obligent l’étudiant à s’installer dans l’appartement du centenaire. Pendant trois ans et demi, jusqu’à l’arrivée des troupes soviétiques, le jeune et le vieillard vont cohabiter, partageant les maigres rations de pain de mais, l’eau tirée du puits extérieur et les autres tracas de la vie en temps de guerre. Couple improbable – le jeune est boiteux et le vieillard très grand, très voûté et surtout très vieux – ils se complètent pourtant admirablement pendant cet isolement forcé : le second aime parler, le premier préfère écouter.

Accoutumé à la solitude depuis une longue maladie d’enfance, et plus attiré par l’histoire que par les études de médecine choisies par ses parents morts sous les bombardements, Dragan endosse rapidement le rôle d’auditeur du centenaire.

Dès mes premières conversations avec le centenaire Stojan Blagojević, j’avais pris l’habitude de noter partiellement ce qu’il me racontait, mais, pendant les deux dernières années, je l’ai fait régulièrement, sans dessein arrêté, toutefois, de réunir ces notes en un ensemble.

L’histoire qu’écrit Dragan est alors en premier lieu celle qu’il entend de la bouche du vieillard : l’histoire d’un ancien député serbe de Croatie, dont l’ascension et la gloire dans les années 1860 et jusqu’au début du XXe siècle, coïncidait avec une période de débat public intense sur les relations entre Serbes et Croates au sein du Royaume Tripartite (quelques notes en fin de livre donnent les éclaircissements nécessaires pour comprendre ce contexte).

Auditeur naïf à ses débuts, Dragan finit par se rendre compte que, pour être bon biographe et historien, il ne peut pas faire entièrement confiance à sa source principale. Stojan est en effet un orateur trop habitué à présenter les faits sous le jour le plus flatteur pour lui, pour laisser passer cette occasion ultime et inespérée de briller. Par ses silences opportuns, ses questions stratégiques, ses recoupements d’informations, et l’accès inespéré qu’il obtient aux documents privés du vieillard un jour de faiblesse, Dragan se mue en enquêteur. Les ramifications psychologiques et historiques de son enquête vont le mener vers la mystérieuse Mila, l’épouse longtemps décédée du vieillard et dont la vie intellectuelle va jeter une lumière inattendue sur Stojan et sur l’histoire des relations croato-serbes.

Mais si ses plongées dans les souvenirs ressuscités du vieillard offrent une échappatoire mentale à une occupation qui s’éternise, il n’en reste pas moins que le jeune et le vieillard ne peuvent échapper complètement à l’histoire qui se déroule autour d’eux. Celle-ci se présente surtout à eux sous les traits de femmes : Mara, distante parente de Stojan, réfugiée à Belgrade après avoir quitté sa ville d’origine dans des conditions atroces ; Desanka, sa petite-fille souffreteuse ; et Biljana, leur très jeune voisine. Entre ces trois femmes va se former un triangle d’amour et de haine dont les conséquences tragiques se feront ressentir tout à la fin de la période d’occupation. Mais c’est surtout autour de l’autre triangle que forment Biljana, le jeune Dragan et le vieillard Stojan, que va se dérouler la majeure partie du livre. Biljana, jeune paysanne montée en ville, est trop innocente ou trop aveuglément guidée par son besoin immédiat de survivre, pour s’inquiéter des conséquences ou de la moralité de ses relations avec l’occupant : des relations dont Dragan, dont la chambre jouxte celle de Biljana, connait trop bien la nature. Quant à Stojan, l’effet de l’arrivée de la jeune femme sera immédiat car ses récits se font plus sentimentaux et plus marqués par le désir de plaire une dernière fois, et le vieil homme révèle alors un pan de sa personnalité qui permet à Dragan de continuer son travail d’enquête.

Ainsi, en même temps qu’il écrit sur la vie de Stojan, Dragan fait aussi le récit de leur temps présent. Lucide – sur sa naïveté, sur les conditions de leur vie commune (la longue description de ce qu’il nomme Aromus, l’odeur qui se dégage du corps du centenaire, prend tout son caractère grâce au détachement scientifique du narrateur), sur la solitude qui a toujours fait partie de sa personnalité – Dragan l’est aussi sur ses propres déficiences en tant que narrateur, surtout lorsqu’il s’agit de décrire ses relations avec Biljana.

Dès que j’ai compris que je faisais moi aussi partie de notre histoire commune, j’ai su que je perdais de ce fait même la sécurité de la position de narrateur et que je devenais un personnage dont les secrets et la vie intime sont susceptibles d’être décrits de la même manière que les sentiments et les réflexions des autres personnages de cette histoire.

Ce livre de transmission et de mémoire se transforme alors en confession, d’un jeune homme perdu, dévoré par ses propres contradictions et, à la fin, par une grande solitude et, peut-être, par la culpabilité d’être encore vivant. Cette solitude semble encore plus accentuée par la logique interne du roman : qui, dans le nouveau monde d’après la guerre, s’intéressera à l’histoire d’un centenaire d’une autre époque ? Qui sera là pour se rappeler de Mara, de Desanka et de Biljana, ces trois femmes parmi les milliers de destins bousculés par la guerre, mais qui incarnent différentes facettes de l’humain dans la guerre ? Pour qui donc Dragan écrit-il, ce Dragan qui commente de lui-même ses choix d’écriture (« je remets à plus tard la description de mes efforts pédagogiques pour tirer la bonne Biljana du bourbier infâme où elle se vautrait », écrit-il par exemple à un moment), presque comme s’il se parlait à lui-même ? Qu’adviendra-t-il de Dragan après le 18 novembre 1944, lorsqu’il écrit les dernières phrases de son livre ?

Mais ce sont des questions que seuls les lecteurs et lectrices de l’enveloppe externe du récit – le roman tel qu’on le tient entre nos mains – peuvent se poser. Ce jeu entre les multiples niveaux et les différentes temporalités du roman, ainsi qu’entre le Dragan personnage et le Dragan narrateur du récit, est l’une des raisons qui m’ont tant fait apprécier ce roman, la qualité de l’écriture – sobre, précise et servie par une traduction qui m’a parue impeccable – en étant une autre. Même si le point de vue narratif est très différent, j’ai vu plus d’un parallèle entre Timor mortis et Dans le noir, un autre roman datant de la même époque et dans lequel une Belgrade défigurée par la guerre fournit le cadre à une réflexion personnelle sur l’histoire et les destins personnels. Curieusement, on retrouve dans Timor mortis le nom de « l’écrivain Velmar-Janković », en référence non pas à l’auteure de Dans le noir, Svetlana Velmar-Janković, mais à son père, l’écrivain et politicien controversé Vladimir Velmar-Janković.

Quant à Slobodan Selenić, auteur de Timor mortis, je vous invite à consulter la notice biographique qui lui est consacrée sur ce site. Parmi ses autres œuvres, trois sont traduites en français dont deux chez Gallimard – Meurtre avec préméditation et L’ombre des aïeux (1996 et 1999 respectivement, tous deux traduits par Gabriel Iaculli et Gojko Lukić) – et un chez Laffont – Ces deux hommes, traduit par Mireille Robin et publié en 1990.

Slobodan Selenić, Timor mortis (1989). Traduit du serbe par Gojko Lukić. Gallimard, 2018.


2 commentaires on “Slobodan Selenić – Timor mortis”

  1. Patrice dit :

    Tu nous gratifies encore d’une très belle chronique et d’un très bon conseil de lecture. Je note bien sûr ce titre mais aussi les autres qui sont mentionnés dans le site que tu recommandes. Et félicitations pour la « signature photographique » !

    • Merci Patrice. Moi aussi j’ai rajouté les autres titres de Selenić à ma liste (sans fin) de lectures; je suis curieuse de les comparer.
      Et oui, la mise en scène est très travaillée, n’est-ce pas?


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