Barbara Klicka – Sanatorium

Cette chronique constitue le premier volet de ma courte séquence autour du thème des vies « normales » dans des endroits « à part ». Il s’agit du roman Sanatorium, de la poète, dramaturge et romancière polonaise Barbara Klicka, dont l’œuvre « interroge la frontière entre l’intime et le public tout en questionnant le désir et la notion de norme » (éditions Intervalles, 2021).  

Je m’assieds sur le sol froid. Dans tout l’établissement, c’est le seul coin de granito qui ne soit pas recouvert d’un tapis, me dis-je et, aussitôt, j’ai honte. Sans doute du mot « établissement ». C’est ce que dit la dame blonde à la réception, mais aussi les dames à la cantine, ainsi que le personnel soignant, qu’on appelle ici « le personnel soignant », et moi, je me mets à penser avec ces mots-là. Encore pourrait-il m’arriver des choses plus graves. Par exemple, penser à cet endroit-là avec un terme réservé aux établissements qu’on ne peut pas quitter facilement, aux établissements où des corps touchent impunément d’autres corps. Ce qui, dans le sens inverse, ne marcherait absolument pas. Je m’adosse prudemment contre le mur moutarde, j’allonge les jambes devant moi.

Kama entretient un rapport particulier avec les sanatoriums. Malade depuis l’enfance, elle y a passé de longues périodes évoquées dans quelques chapitres insérés dans le corps principal du roman. A 33 ans, elle y retourne pour « toute la saison », envoyée par une commission de la sécurité sociale polonaise.

– C’est le ZUS qui m’envoie. Pour que je puisse continuer à toucher la pseudo-pension qui m’a été accordée après l’opération, je dois passer par une rééducation règlementaire. Et un médecin réglementaire doit l’attester, dans un établissement public. C’est une sorte d’extra à cette pseudo-pension, dis-je. Si je ne venais pas ici, ils me retireraient mon allocation.

– A juste titre, dit Beata sur un ton dont il résulte clairement que ce serait à juste titre.

Le choix du cadre est presqu’aussi soigné que s’il s’agissait d’un roman détective mené entièrement dans un espace en huis-clos : nous arrivons dans ce sanatorium de Ciechocinek avec Kama à la première page et, à la dernière, 120e page de ce mince roman, nous nous apprêtons à le quitter avec elle ; par ailleurs, faire de Kama une curiste sous contrainte administrative permet à l’auteure d’évacuer la question de qui est Kama, lorsqu’elle n’est pas en cure. Ainsi, hormis quelques références à un frère, à un ex-mari, et à un appartement exigu, Kama nous apparait comme sortie de l’ouate, dénuée de tout bagage hormis la valise trop lourde qu’elle traîne à son arrivée, et son expérience de la vie en sanatorium qui façonne sa personnalité.

C’est sur cette personnalité, sur ce regard mêlant ironie malicieuse, gaucherie et défiance, que repose Sanatorium. En surface, il ne s’y passe pas grand-chose : repas en commun, traitements selon le programme établi, promenades occasionnelles en ville. Ce que Kama commente – ce qui intéresse l’auteure – c’est l’étrangeté de cet univers clos, et les normes, rituels et hiérarchies qui s’y sont générées et que « personnel soignant » et curistes s’imposent. C’est peut-être là aussi que les chapitres sur l’expérience d’enfance de Kama au sanatorium apportent leur sens au roman : qu’il s’agisse d’enfants dirigés par des adultes, ou d’adultes dirigés par des adultes, on y vit cette même perte de contrôle sur son rythme quotidien et sur les personnes qu’il faut côtoyer, cette même instauration de règles régies par une logique entièrement institutionnelle (ou parfois simplement arbitraire), cette même vulnérabilité du corps et de l’esprit.

Est-ce que je devrais l’appeler par son petit nom, Mariuszek, quand je pense à lui ? Est-ce que c’est ce qu’il faudrait faire ? Je dois mettre ce café en perspective, me dis-je, il faut prévoir toutes les variantes de mouvements dans ce petit jeu, il faut tout envisager.

Heureusement, Kama ne se laisse pas désarçonner par tout ça – nous le savons parce que tout le roman est à la première personne, au fil de ses pensées et de ses commentaires sur ses stratégies pour faire face à telle ou telle situation potentiellement désagréable. Surtout, elle, et à travers elle sa créatrice Barbara Klicka, sont des fines observatrices des conversations – saugrenues, égoïstes, mesquines, solitaires – , ce qui apporte une dimension tout à fait savoureuse à ce personnage et à notre séjour, avec elle, dans ce Sanatorium. L’épisode du petit-déjeuner autour des œufs durs, et du duel silencieux entre Kama et ses deux congénères beaucoup plus âgées, m’a paru particulièrement drôle et bien mené.  

Elle s’arrête, me tend la main.

– Beata, enchantée. Comme tu avais l’air plus jeune que moi, j’ai pensé que tu deviendrais mon amie. Tu vas voir, les amies plus jeunes, ici, c’est quelque chose de très précieux.

Je pense : je ne vais pas m’enfuir, j’ai une grosse valise. Je pense : On m’a interdit de courir. Je pense : Ma seule certitude, c’est qu’elle sait de quoi elle parle, alors puisqu’elle sait, tends-lui la main et présente-toi poliment.

Barbara Klicka, Sanatorium (Zdrój, 2019). Traduit du polonais par Nathalie Le Marchand. Editions Intervalles, 2021.

Avec cette chronique, je participe à l’excellente initiative « Voisins voisines » consistant à mettre un coup de projecteur sur la littérature européenne contemporaine.

La chronique suivante nous emmènera à Tbilissi en Géorgie, dans un quartier où « il n’y a rien d’intéressant à voir, ni bâtiments historiques, ni fontaines, ni monuments aux plus grandes réalisations de notre société ».


5 commentaires on “Barbara Klicka – Sanatorium”

  1. Nathalie dit :

    Ça a l’air très bien mais j’ai peur que ça m’angoisse pas mal. Ceci dit, il est court et la délivrance semble arriver rapidement, donc pourquoi pas.

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