Antal Szerb – « Si les poèmes restent, l’essence restera peut-être »

Il y a un an, j’avais terminé ma série de billets liées à la première édition des Lectures communes autour de l’Holocauste en évoquant la personne du poète hongrois Miklós Radnóti, fusillé par les S.S. en novembre 1944, et sa Septième églogue, témoignage « dans le noir » de l’horreur de la persécution des Juifs.

En choisissant de présenter aujourd’hui Antal Szerb, je reprends ce fil hongrois tout en sachant très bien que ce n’est pas du tout un choix évident pour parler de « littérature de l’Holocauste »: Antal Szerb n’est pas un écrivain de l’Holocauste, mais une de ses victimes.

Ses œuvres traduites en français – trois romans que je liste à la fin de ce billet – donnent un aperçu utile mais très incomplet de l’étendue des connaissances, et de l’ampleur de la popularité (qui perdure encore aujourd’hui), de ce représentant majeur de la littérature hongroise, historien de la littérature européenne et mondiale, écrivain, essayiste, critique, traducteur.

La bibliographie de ses œuvres, compilée par Csaba Nagy et publiée par le Musée Petőfi de littérature en 2001 à l’occasion du centenaire de sa naissance, a cet aspect un peu troublant qu’elle liste, pour l’année 1946, un recueil de nouvelles (Gondolatok a könyvtárban), pour l’année 1947 un autre recueil de nouvelles (Madelon, az eb), pour l’année 1948 un recueil d’articles (A varázsló eltöri pálcáját), et encore une poignée d’autres recueils de textes au cours des décennies suivantes.

La liste des articles qu’il publie dans la presse est plus nette en ce qui concerne la cassure des années 1944-1945 : 19 en 1940, 26 en 1941, 15 en 1942, 14 en 1943 (dont un sur le linguiste français Aurélien Sauvageot, fin connaisseur des milieux culturels hongrois de l’entre-deux-guerres), 7 en 1944, aucun en 1945. Il est certain que la période n’était pas propice à une vie intellectuelle vigoureuse – la Hongrie se retrouve prise dans les rets allemands depuis mars 1944 et les mesures déjà en vigueur contre les juifs s’en trouvent renforcées. Nombreux sont les professeurs à perdre leurs postes universitaires, et les intellectuels interdits de publication.

Mais c’est surtout qu’Antal Szerb, issu d’une famille juive convertie au catholicisme, meurt le 27 janvier 1945, malade, épuisé et probablement battu à mort dans le camp de Balf à la frontière avec l’Autriche où il a été intégré plusieurs mois auparavant dans une unité de travail forcé, ayant déjà perdu son poste universitaire et vu son Histoire de la littérature hongroise (1934) interdite en 1943.

Certains témoins rapportent que, quelques semaines auparavant, peu avant le Nouvel An, il donnait encore à ses codétenus des conférences sur Shakespeare et sur le poète hongrois Attila József.

Le jour de sa mort, l’entrée des troupes soviétiques dans Auschwitz marque la fin du complexe concentrationnaire emblématique de l’Holocauste. A Budapest, d’autres troupes soviétiques ont libéré le ghetto de Budapest et ses 70 000 survivants depuis déjà 9 jours. Il faudra attendre encore jusqu’à la mi-février pour que le retrait des troupes allemandes et hongroises de Buda, l’autre rive du Danube, permette la capitulation de la capitale devant les troupes soviétiques, et le début du mois d’avril pour que ces troupes parviennent à la frontière autrichienne.

Après la guerre, Klára Szerb obtient l’exhumation du corps de son mari de la fosse commune où il avait été enterré, et sa réinhumation au cimetière de Kerepesi, à Budapest.

J’ai déjà présenté La Légende de Pendragon (1934), son joyeux pastiche de la littérature gothique sur fond de mystérieux château gallois, il y a plusieurs années à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance, et je me proposais cette fois parler de son roman le plus connu, Utas és holdvilág, publié en 1937 et disponible en français sous le titre Le voyageur et le clair de lune (aux Editions Viviane Hamy).

Je préfère finalement garder cette chronique pour une autre occasion et évoquer plutôt en photos le hasard de mes rencontres avec Antal Szerb au cours des derniers mois – un hasard qui peut être vu comme le pied de nez que fait le présent aux idéologies – et aux hommes qui les ont servies – qui auraient pu vouloir supprimer l’héritage d’Antal Szerb de l’histoire du XXe siècle.

Automne 2021 : de passage à Istanbul, je tombe sur Le voyageur et le clair de lune en traduction turque, entouré de Frère d’âme de David Diop et d’un titre de Gaston Leroux.
Hiver 2021, arrêt de bus à Budapest, une publicité de la chaine de librairies Libri vante les mérites de l’évasion par la lecture. Que lit cette femme dans son bain ? C’est Le voyageur et le clair de lune.

Pour organiser l’année 2022 : la maison d’édition Magvető, qui publie l’intégralité de l’œuvre d’Antal Szerb, marque le 85e anniversaire de Le voyageur et le clair de lune en dédiant son agenda 2022 à l’auteur.

Írjon bármiről – könyvekről, szerelemről, Itáliáról, egy nyári délutánról, Szerb Antal mindig ismerős: ő az a szerző, aki szeret úgy beszélni az olvasóhoz, „mint ember az emberhez, barátokat és közösséget keresve”.

Quel que soit le sujet sur lequel il écrit – les livres, sur l’amour, sur l’Italie ou sur un après-midi d’été, Antal Szerb est toujours familier : il est cet auteur qui s’adresser au lecteur « d’homme à homme, à la recherche d’amis et de communauté. »

Pour découvrir Antal Szerb en français :

La légende de Pendragon, dernière édition en 2012 chez Viviane Hamy dans la traduction de Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba

Le voyageur et le clair de lune, dernière édition en 2011 chez Viviane Hamy dans la traduction de Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba

Oliver VII, publié en 2011 chez Viviane Hamy dans la traduction de Chantal Philippe

N’hésitez pas à déposer les liens vers vos lectures autour de l’Holocauste jusqu’au 3 février, dans les commentaires de l’article de présentation ou chez Et si on bouquinait?.


6 commentaires on “Antal Szerb – « Si les poèmes restent, l’essence restera peut-être »”

  1. keisha41 dit :

    La bibli ne propose que la légende de Pendragon (et en réserve!). Si je note tout, c’est sans fin. ^_^

  2. Marilyne dit :

    Merci pour ce billet, j’aime beaucoup cette façon d’approcher les livres, un auteur; auteur que je ne connaissais pas du tout, alors que j’ai déjà croisé Attila Jozsef et Miklos Radnoti. J’irai voir dans le catalogue Viviane Hamy.

    • A vrai dire, j’étais très surprise, en regardant l’index des deux volumes des Journaux de Márai publiés en français à ce jour, de ne pas y trouver son nom. L’édition française est une sélection, et je compte bien aller jeter un coup d’oeil dans l’édition hongroise, tout comme je me promets de lire les journaux de Szerb, qui ont été publiés en hongrois.
      J’espère que ce tu trouveras dans le catalogue Viviane Hamy te tentera.

  3. nathalie dit :

    Ah mais j’ai lu La Légende de Pendragon, ça m’avait bien plu. C’est vrai que je pourrais me tourner également vers ses autres titres.


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