Drago Jančar – La fuite extraordinaire de Johannes Ott

Je tourne autour de cette chronique depuis plusieurs jours, me demandant ce que je vais extraire de ce texte dense, serré, touffu, sombre et énigmatique qu’est La fuite extraordinaire de Johannes Ott.

En parlant d’un autre roman de Drago Jančar, Katarina, le paon et le jésuite, l’année dernière (retrouvez ma chronique ici), j’avais déjà évoqué Jérôme Bosch et ses visions fantastiques. La référence est tout aussi valable pour La fuite extraordinaire de Johannes Ott, mais en prenant ses représentations les plus apocalyptiques de l’enfer et en y ajoutant une version masculine de la figure de la Dulle Griet (Margot la folle) de Pieter Brueghel.

Non que Johan Ot, le héros du livre, soit « fou » au sens moderne du terme (ce qui relève de la folie et ce qui relève de la sagesse ne répond de toute manière pas aux mêmes critères dans le XVIIe siècle du roman) : c’est plutôt sa solitude au milieu de la foule qui me fait faire ce rapprochement.

Est-ce que n’est pas hérétique ou sataniste tout être qui met en doute la bêtise généralisée ?

La fuite extraordinaire de Johannes Ott s’ouvre sur la description d’une chapelle vouée aux saints Roch et Sébastien, une chapelle à moitié abandonnée et dégoulinante d’humidité, que nous découvrons en même temps que Johan Ot. Celui-ci se trouve dans une contrée inconnue, son cheval a rendu l’âme. Johan n’est peut-être pas déjà en fuite, mais il est en chemin et on ne saura jamais vraiment d’où et pourquoi il est parti, ni ce qui le pousse à traverser ces villages perdus et méfiants. Si, plus tard, il se retrouve en fuite, ce sera parce que les habitants des contrées qu’il traverse, mues par les effets combinés de son statut d’étranger, et de la peur de la peste et de la « Caroline » (le code criminel), se sont retournés contre lui. Arrêté, accusé d’hérésie, torturé, sauvé d’une mort certaine par de mystérieux štiftars, il se joint à un groupe de marchands et trouve un refuge temporaire dans une grosse ville d’Autriche intérieure.

Quand, au matin, à la première lueur, il sauta sur son cheval après avoir serré la main des hommes, il savait : ce pays est un malheureux trou, jour après jour il paie un tribut sanglant.

Hélas, il se retrouve à nouveau recherché : sa rencontre avec le vagabond Anton donnera lieu à une nouvelle trêve dans sa fuite, mais il se retrouvera pris bêtement, au milieu du livre, alors qu’il erre dans une ville maritime vidée par l’épidémie.

Ayant traversé une bonne partie des terres habsbourgeoises, de la Styrie autrichienne à la côte adriatique régie par Venise, il fait la rencontre de la mer sous la forme la plus terrible qui soit : de fuyard, il devient galérien. Survivre, plutôt que vivre, devient le maître mot. Ce n’est qu’après un orage, un naufrage et une mise en quarantaine, que commence une nouvelle fuite terrestre dont on sait, à la fin, qu’elle le ramène près de là où on l’avait rencontré, près de la chapelle où les saints Roch et Sébastien continuent de tomber en poussière.

– Il me semble que tu as déjà beaucoup vécu, dit Adam avec un certain intérêt dans la voix quand il se remirent à patauger dans la neige.

– Même si ça se terminait à l’instant, ce serait encore trop, dit Johan Ot. Mais ça n’arrivera pas, ajouta-t-il au bout d’un certain temps.

C’est un drôle de héros que ce Johan Ot (Johannes Ott, lorsqu’il est rappelé qu’il est « de la principauté de Neisse »), sans passé, sans chez-soi, sans avenir et sans identité autre que celle que les uns et les autres projettent sur lui. Les štiftars le prennent pour l’un des siens, le juge Lampretič le prend pour un comploteur hérétique, plus tard, un interrogateur le « reconnaîtra » comme l’empoisonneur Hans Debelak, de la société secrète Zauber-Jackl. Ses convictions changent, elle aussi, au fil du temps. Entre les cuisses de la belle Doroteja et de la bien moins belle Matilde, il finit par oublier le rôle d’émissaire des štiftars qu’il avait endossé avec tant d’enthousiasme après avoir été sauvé par eux. Mais, de même que les souvenirs de son passé ne lui reviennent que par bribes, il ne sait plus quelles sont ses opinions et quelle est la vérité, à force de traverser ces sociétés pleines d’hypocrisie spirituelle.

L’auteur, lui aussi, tourne autour de sa créature en changeant constamment, avec fluidité, de point de vue narratif. Il se questionne parfois à son égard, il met en doute les traces écrites comme s’il s’agissait d’un personnage historique, il se rapproche parfois de son héros pour décrire le monde à travers son expérience, avant de s’en éloigner à nouveau.

Maintenant, les événements suivent leur cours de façon si inattendue et pourtant si conforme aux lois de la nature qu’il ne nous reste plus beaucoup de temps pour la réflexion et l’explication. C’est pourquoi nous garderons nos observations pour plus tard et laisserons Johan Ot à l’avenir qui l’attend contre sa volonté et la nôtre, et nous n’expliquerons qu’une seule chose pour le moment.

Johan Ot est, souvent, solitaire, parce qu’il est en fuite. Il est pourtant, tout aussi souvent, entouré d’hommes et de femmes qui apparaissent, font un bout de chemin, disparaissent en laissant ou non une trace dans sa mémoire. Drago Jančar excelle aussi dans les portraits de foule – parfois en liesse (comme lorsqu’arrive l’empereur Leopold), plus souvent manipulée, ricanante, terrifiée et prête à se jeter sur tout ce que les représentants de l’autorité lui désignent comme étant coupable (de sorcellerie, notamment).

Qu’y a-t-il dans la mémoire de cet homme recru, qu’est-ce qui mijote dans la mémoire d’un tel ribaud pour qu’il s’ébatte la nuit avec des bougies ou n’importe quelle lanterne, qu’est-ce qui bout et glougloute dans son âme et son corps pour que, la nuit, son ombre danse aux fenêtres ?

Dès ses premières pages, et sa description de la chapelle imbibée d’humidité grisâtre, dans une atmosphère « saturée d’humeur coulante » et marécageuse, La fuite extraordinaire de Johannes Ott est aussi un livre plus physique que spirituel. Vraiment, il n’y a rien de beau, ni chez les gens et ni dans la nature. Comme ses compères occasionnels, Johan Ot pue la sueur et la crasse, il rote, il s’empiffre de viande et de vin dont le jus dégouline sur sa barbe grasse et sur ses vêtements tachés. Signes de misère et de malnutrition, les corps sont maigres ou boursouflés, les yeux vitreux, les bouches plus souvent pleines de chicots que de dents. S’y ajoute les symptômes de la peste, dont les apparitions se font de plus en plus fréquentes au cours du livre.

Quant à la nature, que ce soit l’hiver ou l’été, elle est hostile, et l’air lourd et chargé de miasmes ; les loups sont autant un danger pour le voyageur attardé que les bandits ; il est difficile de se déplacer dans les contrées où les routes pavées sont encore plus rares que les chemins.

Aux environs de Pâques, les processions de flagellants réapparurent. Une bannière ornée d’une image sainte s’éleva dans le ciel au-dessus des silhouettes voûtées qui n’en finissaient pas de se frapper l’une l’autre, pour la miséricorde et la purification.

Les troupes des autorités les dispersèrent. Car ces flagellations cachaient de graves et dangereuses motivations spirituelles. Et des idées. On le savait. Johan Ot le savait aussi.

Nous ne sommes pas très éloignés de l’Europe centrale du début XVIIIe siècle qui fait l’arrière-plan de Katarina, le paon et le jésuite (et que l’on retrouve dans Le passage de Vénus, de Róbert Hász, qui donne lui aussi la part belle à un voyage à travers l’Europe germanique), et pourtant l’écart est immense. La « fuite extraordinaire » de Johannes Ott se déroule dans un XVIIe siècle encore complètement enfoncé dans un médiévalisme malade, ignorant et superstitieux. Le titre français fait penser à un roman d’aventure, et le cadre est celui d’un roman historique. Mais ce roman, dont la publication originale slovène date de 1978, est intemporel à plus d’un titre : Drago Jančar y fait le portrait d’une société où les détenteurs du pouvoir ont le monopole du vrai et du faux, et où tant les pensées individuelles que les voix contestataires sont jugées comme dangereuses. Un portrait qui était peut-être fidèle à la réalité du XVIIe siècle centre-européen, mais qui était aussi sûrement inspiré par l’expérience des dérives des systèmes totalitaires du XXe siècle.

Paru en 1978, La fuite extraordinaire de Johannes Ott est disponible depuis 2020 en français dans la traduction d’Andrée Lück Gaye. Retrouvez ici ma revue de presse de quelques articles publiés à sa sortie et, ici, mon entretien avec Andrée Lück Gaye en 2014.

Drago Jančar, La fuite extraordinaire de Johannes Ott (Galjot, 1978). Traduit du slovène par Andrée Lück Gaye. Phébus, 2020.


11 commentaires on “Drago Jančar – La fuite extraordinaire de Johannes Ott”

  1. Goran dit :

    Il me semble que cette fuite me plairait beaucoup…

  2. Marilyne dit :

    De l’auteur, j’avais lu Cette nuit, je l’ai vue, un très bon souvenir de lecture. Je ne suis pas certaine de poursuivre avec celui-ci. Quelque part sur mes étagères attend Des bruits dans la tête.

    • Pour le moment je n’ai lu que deux de ses romans estampillés « XVII-XVIIIe siècle » et aucun de ses romans « XXe siècle » mais je sais que Cette nuit, je l’ai vue a été très bien reçu. Ce sera peut-être le prochain!

      • Marilyne dit :

        J’ai également lu le roman Till Ulespiègle, grand souvenir de lecture, j’y ai pensé en te lisant. Je profite de ce commentaire pour te dire que je suis prête pour le 03 mars.

      • J’ai du retard, avec Kehlmann dont je n’ai encore rien lu. Et j’ai du retard aussi pour le 3 mars, un retard que j’espère combler ce soir ou demain (ce n’était pas ce que je prévoyais en disant il y a deux semaines que j’allais m’y mettre « dans la foulée »…).

  3. […] Drago Jančar – La fuite extraordinaire de Johannes Ott → […]

  4. nathalie dit :

    Ah je note, ça me plairait beaucoup aussi. J’ai acheté Le Paon mais je ne sais pas quand je le lirai (pas pour ce mois de mars, c’est déjà plein).

    • J’ai pensé à toi en lisant ce livre; je n’ai pas encore lu Le Roman de Tyll Ulespiègle mais je me dis que ce serait intéressant de comparer les deux. J’attends ta lecture du Paon (que j’appelle Katarina)!


Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s