Drago Jančar – Katarina, le paon et le jésuite

Pour ce premier épisode de ma série d’été consacrée aux romans historiques, voici Katarina, le paon et le jésuite, un petit pavé très réussi qui nous emmène dans l’Europe et l’Amérique latine du XVIIIe siècle, en compagnie d’un mélange de pèlerins, de Jésuites et d’armées impériales moins improbable qu’il n’en a l’air.

Je suis toujours à l’écoute de vos suggestions de romans historiques venant d’Europe centrale de l’Est et des Balkans (hors Russie et pays germanophones). Pour en savoir plus, c’est par ici.

* * *

Cet après-midi-là elle décida que l’automne ne la trouverait plus là, même pas l’été : elle prit la résolution de partir.

Katarina s’ennuie. A près de trente ans, elle n’est toujours pas mariée, ce qui rend encore plus offensante l’indifférence totale à son égard du « neveu toujours célibataire du baron Windisch ». Celui-ci, éduqué à l’Ecole militaire de Vienne, n’a qu’une seule occupation – se montrer dans son bel uniforme blanc – et un seul sujet de conversation – la guerre qui se profile avec la Prusse.

Nous sommes en effet au printemps 1756, et l’impératrice autrichienne Marie-Thérèse s’apprête à nouveau à entrer, par armées interposées, en conflit territorial avec son voisin et ennemi Frédéric II de Prusse. C’est la Guerre de Sept Ans, premier conflit mondial mais qui va surtout, en Europe centrale, se jouer autour de la Bavière, de la Bohême, de la Saxe et de la Silésie.

Au moment où Katarina, ayant vu une fois de trop parader le neveu du baron Windisch, prend la résolution du départ, elle se trouve chez son père, dans le domaine dont il est le régisseur, près de Ljubljana. Le fait qu’un groupe de pèlerins s’apprête à quitter le village voisin n’est pas étranger à sa décision. Ceux-ci partent pour « Kelmoraïn », Köln am Rhein (Cologne). Se joindre à eux lui permettra de changer d’air tout en garantissant en théorie sa respectabilité de femme voyageant seule.

Nous nous mettrons en route, vers Kelmoraïn, là où est la Châsse d’or avec les saintes reliques ; et les têtes effrayées se levèrent : à Kelmoraïn ! Là-bas est le Coffret d’or. Ils le voyaient, le Coffret d’or, tous ceux qui étaient rassemblés cette nuit dans l’église. Soudain il flottait au-dessus de leurs têtes, au milieu de la nef, enveloppé de vaporeux nuages d’encens.

L’édition slovène

Il faut bien cette image du Coffret d’or pour les guider et les encourager, car le chemin promet d’être long, semé d’embûches et de dangers tant pour Katarina que pour le groupe de pèlerins. En plus, la météo n’est pas toujours clémente, et que dire de l’état des routes ?

Le neveu du baron Windisch, lui aussi, est en route, à la tête de son régiment. Toujours bien habillé de son uniforme rayonnant, juché sur sa belle monture noire, il a fière allure si ce n’est qu’ordres et contre-ordres venus de plus haut repoussent constamment l’engagement avec l’ennemi. L’inactivité n’est pas bonne pour les boutons de sa veste, qui craquent l’un après l’autre. Lorsque son chemin croise à nouveau celui de Katarina, c’est un personnage déjà moins séduisant et pourtant…

Avant ces retrouvailles, cependant, un autre personnage a fait son apparition dans le roman : Simon Lovrenc est également slovène, mais ses nombreuses années d’éducation l’ont depuis longtemps accoutumé à se représenter d’abord comme jésuite.

Longtemps, les membres de la Compagnie de Jésus ont joué un rôle important auprès des cours impériales d’Europe. En Amérique du Sud, les « réductions », où sont rassemblées et christianisées des communautés autochtones soustraites aux bandeirantes chasseurs d’esclaves portugais, sont leur œuvre. Las, le traité de répartition de l’Amérique latine entre Portugal et Espagne donne aux Portugais le contrôle des territoires où se trouvent ces réductions, qu’ils s’empressent de faire disparaître. Les effets sanglants et désastreux de cette politique, Simon – le père Simon – les a vus de ses propres yeux avant d’être renvoyé sans ménagement en Europe par les Portugais. Traversant la péninsule ibérique, Simon échappe à l’Inquisition, mais la situation des Jésuites n’est pas beaucoup plus brillante dans l’empire des Habsbourg, où leur étoile commence déjà à se ternir. C’est dans ce contexte, et marqué par une profonde crise de conscience après les massacres des habitants des réductions, que Simon se joint au pèlerinage croisant la route de Katarina et, avec moins de bonheur, celle du capitaine Windisch.

La couverture de l’édition allemande hésite et opte pour la prudence

Une femme, deux hommes, un ange gardien et au moins une mauvaise conscience : voilà nos guides et accompagnateurs pour les 560 pages de ce roman à la fois resserré et foisonnant. Passé le dépaysement du premier chapitre où sont rassemblés quasiment tous les éléments (de style, de caractérisation du personnage de Katarina, de religion mâtinée de superstition) que l’on retrouvera tout au long du livre, les pages de ce roman se sont tournées toutes seules.

Jančar excelle dans la description à échelle humaine de cette Europe de petites villes et de villages empêtrés entre leurs identités locales et les courants continentaux que sont les empires, la guerre et la religion. Les auberges et monastères, les potentats locaux, les campements de pèlerins, et tant d’autres détails forment un arrière-plan digne des visions les plus sombres d’Hieronymus Bosch (mais pour faire ici un tableau en deux pans représentant l’un – le plus grand – le chaos grouillant du chemin des pèlerins, et l’autre – plus paisible en surface – celui de la réduction des Guarani qui hante les souvenirs de Simon).

De ce tableau émergent les trois personnages de Simon, de Katarina et de Windisch. Ce dernier est le plus simple, car il nous est présenté presqu’entièrement à travers le regard que portent sur lui Simon et Katarina. C’est le plus puissant des trois, et aussi le plus creux, car chez lui tout n’est que volonté de paraître. Katarina et Simon sont, par contraste, ceux auxquels Jančar donne le plus d’épaisseur, en faisant d’eux des personnages mus par quelque chose qui les pousse à défier les conventions sociales de leur époque.

Comment se résoudra le triangle d’amour et de haine qui s’installe entre ces trois personnages ? Katarina et Simon obtiendront-ils la paix intérieure qui les a poussés à se joindre au pèlerinage ?

Il faut lire le livre jusqu’à la fin pour le savoir.

L’édition hongroise

Ce roman se prêtant très bien aux descriptions imagées, je vais en tenter une autre : celle d’un fleuve en crue, au courant lent, dense et irrésistible. C’est l’impression que me laisse l’écriture et l’ampleur de ce roman, dont le squelette est si mince et où pourtant aucune des pages n’est superflue. On sent, également, la maîtrise et la confiance en soi de l’écrivain, qui lui permettent de faire la part belle, dans ce livre où le mouvement lié au pèlerinage devrait être au centre, à la vie intérieure des personnages – reflétant ainsi le sur-place auxquels sont de plus en plus contraints pèlerins et guerriers.

Ainsi du 40e chapitre, un long monologue intérieur et accusateur de Katarina envers Windisch qui, lui, au chapitre suivant, est englué dans un rêve de guerre qui est à la fois le rêve d’un homme qui a trop bu avant la bataille, et un rêve prémonitoire concernant l’issue de cette bataille pour Windisch et ses hommes. J’ai apprécié cette séquence du rêve, un petit tour de passe-passe qui permet à l’auteur de nous faire retrouver ses personnages dans un rapport de forces tout à fait changé après la bataille, sans avoir à nous donner une description conventionnelle de la bataille.

L’armée autrichienne avait été sévèrement battue, il y avait de nombreux morts et l’impératrice Marie-Thérèse versait des pleurs inconsolables sur ses coussins.

Dense, le roman l’est aussi visuellement car ses personnages parlent peu, se parlent peu, et les longs paragraphes sont donc rarement interrompus par les tirets des dialogues. C’est par une forme de narration omnisciente que se déroule le roman, avec un passage constant et fluide entre les personnages, les événements et les points de vue. C’est aussi une narration assez espiègle, qui cherche à mettre les lecteurs de son côté en les invitant à s’imaginer ce qui se serait passé si un personnage avait fait tel geste plutôt qu’un autre, s’il s’était, par exemple, « approché de la fenêtre, s’il l’avait ouverte » et s’il avait « vu qu’un homme solitaire s’approchait de la maison, (…) un long poignard à la ceinture. »

C’est le premier roman que je lis de Drago Jančar, cet écrivain slovène dont un grand nombre de romans et nouvelles sont traduits en français (la plupart par Andrée Lück-Gaye), et je suis ravie de le lire en compagnie de Lecture et Voyage, et de Patrice, qui n’ont pas encore fini leur pélerinage de lecture et partageront leur verdict un peu plus tard.

Je suis ravie, également, d’avoir sur mes étagères un autre roman de Jančar, La fuite extraordinaire de Johannes Ott, dont j’avais déjà un peu parlé ici et dont je reparlerai sûrement dans les semaines à venir.

Drago Jančar, Katarina, le paon et le jésuite (Katarina, pav in jezuit, 2000). Traduit du slovène par Antonia Bernard. Libretto, 2016.


20 commentaires on “Drago Jančar – Katarina, le paon et le jésuite”

  1. J’avais lu « Ethiopique et autres nouvelles » de cet ait. Je me souviens d’un livre assez déprimant si mes souvenirs sont bons mais également très bref. Je reconnais assez peu dans ton article l’écho que me fait ce livre. Peut-être que cela m’amenera à retenter ma chance. En revanche, tu parles d’une écriture imagée et en effet je me rappelle qu’il avait un certain talent pour peindre des tableaux avec des mots.

    • J’ai du mal à cerner ce qu’il y a dans ce recueil de nouvelles mais d’après ta chronique, c’est plutôt autour de la Seconde Guerre mondiale qu’elles se déroulent? En tout cas je peux te confirmer que Katarina, le paon et le jésuite n’est pas « très bref » et pourquoi en effet ne pas retenter ta chance avec ce roman sur une période tout à fait différente?

  2. july b. dit :

    C’est drôle, je mentionnais ce matin un autre livre de Jancar « Cette nuit, je l’ai vue » que j’ai beaucoup aimé, avec sa construction par point de vue de personnages comme par strates ou par différentes focales et qui permet un vrai déploiement. C’était la première fois que je lisais un roman de cet écrivain et votre chronique me donne assez envie de continuer ! Merci

    • Merci à vous de votre commentaire! J’ai l’impression que « Cette nuit, je l’ai vue » est le livre le plus fréquemment mentionné de Jancar sur les blogs. En général les commentaires sont très positifs. Comme je le disais dans mon billet, je vais continuer avec « La fuite extraordinaire de Johannes Ott », puisque j’en ai un exemplaire, mais après je me pencherai sur « Cette nuit, je l’ai vue », c’est sûr.

  3. Patrice dit :

    Tout d’abord pardon de ne pas avoir été fidèle à ce rendez-vous ! A te lire, je me dis néanmoins que c’était la bonne décision de prendre le temps de finir ce livre pour le déguster vraiment. Si le vieil adage dit que « le temps respecte peu ce qu’on fait sans lui », il est assurément valable pour ce titre. J’ai beaucoup aimé le début de ce roman. Les images du départ s’imprègnent dans l’esprit du lecteur. Je te donne donc rendez-vous d’ici fin août pour ma chronique et je reviendrai relire la tienne beaucoup plus dans le détail ensuite.
    Bon voyage à travers tous ces romans historiques 🙂

    • Merci! Oui, il vaut la peine d’être savouré, et j’ai trouvé que c’est encore mieux si on a plusieurs heures d’affilée sans interruption pour s’y plonger. Les vacances sont donc idéales pour ça. Hâte de lire ta chronique fin août!

  4. Patrice dit :

    Du reste, s’il est vrai que cette Guerre de Sept Ans est plutôt oubliée de nos jours (en tous cas chez les Français, sûrement en raison de la perte de l’empire colonial), je voulais te signaler que l’historien Edmond Dziembowski était l’auteur de « La guerre de Sept Ans », désormais disponible chez Tempus. Je me souviens que les commentaires étaient très positifs à la sortie de cet ouvrage. Peut-être une bonne idée de lecture ?

  5. vojnik srece dit :

    Même si Russie, tout début 17e, la trilogie de Vladimir Volkoff sur le temps des troubles est difficile à lâcher, et permet de découvir une des périodes les plus fascinantes de l’histoire russe Les Hommes du tsar, Les Faux Tsars, Le Grand Tsar Blanc. Tchéquie, Meyrink et la nuit de Walpurgis, mi-fantastique mi historique.

    • Merci pour ces suggestions. Volkoff est disqualifié d’avance mais cette trilogie parait en effet fascinante. Avec le Meyrink, on touche aux limites du roman historique, n’est-ce pas, si (comme cela semble être le cas) l’action du roman se déroule principalement au même moment que l’écriture?

      • vojnik srece dit :

        Tout dépend de la définition de roman historique, on dira que c’est un roman fantastique/historique du temps présent :).

        Oublié Le coup de grace, de Yourcenar, se déroulant en Courlande, donc ca rentre dans les contraintes géographiques, labiles.

      • Dans les contraintes géographiques, oui, mais dans les contraintes linguistiques, non! Car ce sont surtout les romans en traduction qui m’intéressent. Cependant, merci de me rappeler ce livre que je finirai bien par lire un jour!

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